News

BD et sexe : ce que le neuvième art a longtemps refusé de montrer

La bande dessinée entretient depuis ses origines un rapport complexe avec la sexualité. Longtemps considérée comme un médium destiné à l’enfance ou à la jeunesse, elle a été tenue à distance des questions de désir, de corps et d’intimité. Pourtant, le sexe n’a jamais été absent de la BD. Il a simplement été déplacé, dissimulé, transformé en sous-entendus ou en silences éloquents. De la BD franco-belge aux comics américains, en passant par le manga, la création indépendante et le web, la sexualité raconte autant l’évolution du neuvième art que celle de la société.

Pendant une grande partie du XXᵉ siècle, la bande dessinée est pensée comme un objet moral. Elle doit distraire sans troubler, éduquer sans provoquer. Cette vision impose une autocensure durable : le sexe devient incompatible avec l’image « respectable » de la BD.

Dans ce cadre, le corps est présent mais neutralisé. Les personnages vivent des aventures, affrontent des dangers, parfois la mort, mais restent étrangement coupés de toute intimité. Cette absence de sexualité n’est pas un oubli : c’est une construction culturelle, dictée par les attentes des éditeurs, des parents et des institutions.

Tintin, Astérix, Lucky Luke : le sexe refoulé ou détourné

Dans Tintin, la sexualité est tout simplement inexistante. Le héros n’a ni désir, ni relation amoureuse, ni évolution intime. Hergé crée un monde presque hors du temps, où l’aventure remplace toute pulsion charnelle. Ce refus du corps participe à la figure d’un héros pur, éternel, figé dans une jeunesse immuable. Le silence autour du sexe devient ici un discours en soi.

La scène la plus hot de Tintin !

Astérix, au contraire, joue avec les limites. Le sexe y est partout sans jamais être montré : corps hypertrophiés, virilité caricaturale, femmes idéalisées, regards appuyés et jeux de mots grivois. La sexualité devient un ressort comique, héritée de la tradition populaire. Elle est tolérée tant qu’elle reste implicite et collective.

Lucky Luke, enfin, incarne le mythe du solitaire. Comme Tintin, il est débarrassé de toute attache intime. Cette absence renforce son statut d’icône : Lucky Luke n’est pas un homme ordinaire, mais une figure légendaire. Le sexe est sacrifié pour préserver le mythe et l’universalité du personnage.

Les comics américains : puritanisme, contrôle et fantasmes

Du côté des comics américains, la relation au sexe est encore plus marquée par la censure. Avec l’instauration du Comics Code Authority dans les années 1950, toute représentation explicite de sexualité, de désir ou même de relations ambiguës est strictement encadrée, voire interdite.

Les super-héros deviennent des figures idéalisées, presque asexuées. Les corps sont hypersexualisés visuellement — muscles, courbes, costumes moulants — mais privés de toute sexualité réelle. Le désir est déplacé vers le fantasme graphique, sans jamais être assumé narrativement.

Une position on ne peut plus naturelle

Il faudra attendre l’émergence de labels plus adultes, puis l’indépendance de certains auteurs, pour que les comics commencent à aborder la sexualité de manière plus directe, souvent en lien avec la violence, le trauma ou l’identité.

Le manga : érotisation, tension et sexualité mise à distance

Le manga entretient un rapport très différent à la sexualité, qui peut surprendre le lectorat occidental. Contrairement à la BD franco-belge ou aux comics, le corps et le désir n’y sont pas niés. Ils sont omniprésents, parfois même envahissants, y compris dans des œuvres destinées à un public adolescent.

Cependant, cette érotisation est rarement synonyme de sexualité vécue. Le manga met en scène le désir comme une tension permanente : regards insistants, situations équivoques, gêne, fantasmes, mais passage à l’acte souvent différé, repoussé, voire évité. Le sexe devient un moteur narratif fondé sur l’attente, la frustration et le non-dit.

Le manga fonctionne également par cloisonnement des genres. La sexualité explicite existe pleinement — parfois de manière très frontale — mais elle est cantonnée à des catégories bien identifiées. Cette segmentation permet une grande liberté de création, tout en maintenant une séparation nette entre récits grand public et œuvres explicitement sexuelles.

Enfin, de nombreux mangas abordent le sexe sous l’angle du malaise social : difficulté à créer du lien, solitude affective, pression du regard des autres, normes corporelles écrasantes. Le désir y est souvent source d’angoisse autant que de fantasme, révélant une relation ambivalente au corps et à l’intimité.

Zep et l’entrée du sexe dans la BD populaire

Avec Zep et Titeuf, la BD grand public franchit un seuil important. Pour la première fois, la sexualité est abordée frontalement, mais à travers le regard d’un enfant. Masturbation, fantasmes, incompréhension du corps, obsession pour le sexe opposé : tout est montré avec humour, mais sans hypocrisie.

Le cerveau de l’homme

Zep ne cherche pas à choquer. Il montre simplement que la sexualité est une question qui traverse l’enfance, qu’on le veuille ou non. Le succès massif de Titeuf prouve que le public était prêt à entendre ce discours, là où les institutions continuaient à faire semblant de l’ignorer.

La BD adulte et l’émancipation du corps

À partir des années 1970, la bande dessinée adulte s’émancipe clairement de ces carcans. Des revues comme L’Écho des Savanes, Charlie Mensuel ou Métal Hurlant assument une BD provocante, politique, sexuelle. Le corps devient un sujet central, parfois dérangeant, parfois libérateur.

Le sexe n’est plus seulement une blague ou un clin d’œil. Il devient un outil narratif à part entière, permettant d’explorer l’identité, la domination, la marginalité, le désir et la solitude.

Le monde selon Loïc : le sexe comme réalité sociale

Dans ce paysage contemporain, Le monde selon Loïc s’inscrit dans une continuité logique. La sexualité n’y est ni idéalisée ni dissimulée. Elle est montrée comme une réalité sociale, intime, parfois joyeuse, parfois violente, souvent contradictoire.

Le sexe y est lié à des thématiques rarement abordées frontalement en BD grand public : le regard sur le corps, les applications de rencontre, le rapport à l’image, la séropositivité, la solitude affective. Il n’est jamais gratuit : il participe à la construction du personnage, à ses failles, à ses excès, à ses contradictions.

Ici, la sexualité n’est ni un fantasme ni un tabou. Elle est une expérience humaine, avec ses zones d’ombre et ses moments de liberté.

Pourquoi le sexe dérange-t-il encore en bande dessinée ?

La persistance du malaise autour du sexe en BD pose une question essentielle : pourquoi accepte-t-on la violence, la mort ou la souffrance, mais pas la sexualité ?

La BD, par le dessin, impose un regard direct. Le corps est figé, assumé, impossible à ignorer. Le sexe devient intime, presque intrusif. Il oblige le lecteur à se positionner, là où la violence peut être consommée comme un spectacle.

Le sexe n’est pas une provocation, c’est un langage

La bande dessinée n’a jamais cessé de parler de sexe. Elle l’a fait par le silence, par la caricature, par le fantasme ou par l’affirmation. Des héros asexués de la BD classique aux récits contemporains plus frontaux, le sexe est un révélateur des normes, des peurs et des hypocrisies de chaque époque.

Le véritable scandale n’est pas que la BD parle de sexualité.
C’est qu’elle ait mis si longtemps à pouvoir le faire librement.

abonnement
previous arrow
next arrow
Shadow

Similar Posts

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Mikl Mayer

GRATUIT
VOIR