Coup de projecteur

Quentin Zuttion, écrire pour tenir debout

Dans la bande dessinée contemporaine, Quentin Zuttion occupe une place à part. Son œuvre ne cherche ni l’évasion ni la performance narrative : elle s’ancre dans le réel, dans le vécu, dans les failles. Zuttion écrit pour comprendre, mais aussi pour survivre. Chez lui, la bande dessinée devient un espace de mise à nu, un lieu où l’intime, le psychologique et le social s’entrelacent sans filtre ni posture.

Dès ses premiers travaux, Quentin Zuttion s’inscrit dans une démarche autobiographique assumée. Mais loin d’un journal intime complaisant, son écriture repose sur une grande exigence de sincérité. Il raconte ce qui fait mal, ce qui bloque, ce qui empêche d’avancer — sans chercher à embellir ni à dramatiser artificiellement.

Quentin prend la pose

Psychologiquement, ses personnages (souvent des doubles de lui-même) sont marqués par l’hésitation. Ils doutent, se taisent, reviennent en arrière. Les silences sont aussi importants que les mots. Zuttion montre des états mentaux plutôt que des actions : la peur diffuse, la culpabilité intériorisée, le sentiment d’illégitimité. Cette approche crée une proximité rare avec le lecteur, qui ne consomme pas un récit mais partage une expérience.

Touchées : le corps comme lieu du traumatisme

Avec Touchées, Quentin Zuttion signe une œuvre centrale de son parcours. L’album donne la parole à des femmes confrontées au cancer du sein, mais son ambition dépasse largement le cadre du témoignage médical. Touchées explore les conséquences psychologiques de la maladie : la rupture dans le rapport au corps, la peur de ne plus se reconnaître, la sensation d’être dépossédée de soi-même.

La maladie y est traitée comme un choc identitaire. Le corps, autrefois familier, devient étranger. Zuttion s’attarde sur cette fracture intime : la féminité questionnée, la sexualité fragilisée, le regard des autres parfois plus violent que la maladie elle-même. Rien n’est spectaculaire. Tout est retenu, contenu, presque pudique.

Graphiquement, le trait épuré renforce cette approche psychologique. Les corps sont imparfaits, parfois incomplets, marqués par l’absence et la cicatrice. Les pages silencieuses laissent au lecteur le temps de ressentir plutôt que de comprendre rationnellement. Touchées n’impose pas d’émotion : il la laisse émerger.

De la BD à la télévision : l’adaptation TF1

La portée de Touchées a dépassé le cadre de la bande dessinée avec son adaptation télévisée diffusée sur TF1. Le téléfilm est réalisé par Alexandra Lamy, qui signe ici un projet profondément engagé et personnel, loin de ses rôles les plus populaires.

À l’écran, le récit est porté par Mélanie Doutey, Claudia Tagbo et Chloé Jouannet, qui incarnent des femmes confrontées au cancer du sein avec une grande justesse. L’enjeu de cette adaptation était délicat : traduire une œuvre graphique fondée sur le silence, l’ellipse et l’intériorité, sans tomber dans le pathos ni la démonstration émotionnelle.

Sortez les mouchoirs

La mise en scène choisit la sobriété, laissant une large place aux corps, aux regards et aux non-dits. Là où la bande dessinée de Quentin Zuttion travaillait la suggestion et la fragmentation, le téléfilm privilégie l’incarnation, tout en respectant l’esprit du projet original : montrer la maladie non comme un simple combat médical, mais comme une épreuve psychologique et identitaire.

Cette adaptation marque une reconnaissance importante du travail de Quentin Zuttion. Elle prouve qu’un récit intime, né dans le cadre exigeant de la bande dessinée du réel, peut trouver un écho puissant auprès d’un public plus large, sans perdre sa profondeur ni sa délicatesse.

Sage : mettre un visage sur l’anxiété

Pour Sage : À la fenêtre de sa chambre, Quentin Zuttion franchit une nouvelle étape dans son travail introspectif. L’album s’ouvre sur une image forte : à la fenêtre de sa chambre, Quentin observe une créature bleue, inquiétante, qui le fixe depuis la cour extérieure. Une présence silencieuse, oppressante. Très vite, on comprend qu’elle n’est pas un monstre au sens classique, mais la matérialisation de l’anxiété.

Sage est une plongée directe dans la santé mentale. Zuttion y explore comment l’angoisse s’est installée dans son quotidien, comment elle entrave le corps, fige les gestes, empêche de vivre normalement. Le corps devient un espace surveillé, limité, presque hostile. L’anxiété n’explose jamais : elle pèse, s’accumule, s’infiltre.

L’album remonte aux souvenirs d’enfance et d’adolescence pour comprendre l’origine de cette peur persistante. Il y est question de culpabilité, de désirs empêchés, de normes intériorisées. Sage raconte aussi le parcours d’un garçon gay confronté très tôt à la nécessité de se conformer, de taire certaines parts de lui-même pour correspondre aux attentes sociales. L’anxiété apparaît alors comme une conséquence logique, presque politique, d’un environnement qui laisse peu de place à la différence.

Le bleu lumière

La créature bleue, omniprésente, agit comme un fil rouge émotionnel. Elle ne disparaît jamais vraiment. Zuttion ne promet pas de guérison miraculeuse, mais un chemin : apprendre à faire la paix avec ses désirs, même quand ils ne correspondent pas à ce que la société impose.

Une œuvre de la vulnérabilité

Quentin Zuttion s’inscrit dans une bande dessinée du réel qui place la psychologie au centre du récit. Ses livres parlent de maladie, d’identité, de sexualité, de santé mentale — non pas comme des thèmes, mais comme des expériences vécues. Il ne théorise jamais : il incarne.

Son dessin, volontairement fragile, accompagne cette démarche. Les corps sont souvent hésitants, les visages esquissés, les décors épurés. Tout concourt à une impression de proximité et de vérité. La BD devient alors un espace de réparation symbolique, autant pour l’auteur que pour le lecteur.

Une voix essentielle de la BD contemporaine

Dans un paysage éditorial parfois dominé par la performance ou le concept, Quentin Zuttion rappelle que la bande dessinée peut être un lieu de parole intime, profondément humain. Son travail montre que raconter ses failles n’est pas un aveu de faiblesse, mais un acte de courage.

Sur miklmayer.fr, attentif aux liens entre bande dessinée, société et vécu personnel, son œuvre trouve naturellement sa place. Quentin Zuttion fait partie de ces auteurs qui élargissent le champ de la BD, en prouvant qu’elle peut aussi être un outil pour penser le corps, la santé mentale et la construction de soi — et, parfois, simplement aider à tenir debout.

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Mikl Mayer

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