L’adaptation du Marsupilami au cinéma est un sujet qui divise depuis plus de dix ans. Personnage culte de la bande dessinée franco-belge, le Marsupilami semble pourtant difficile à transposer en prises de vues réelles sans perdre ce qui fait son identité. À travers ses différentes adaptations, le cinéma français révèle surtout ses propres limites face à un personnage pensé avant tout pour le dessin.
Pour comprendre cette fracture, il faut revenir à la nature même du Marsupilami, puis analyser les choix très différents opérés par Alain Chabat et Philippe Lacheau, deux figures majeures de l’adaptation de la BD à l’écran.
Le Marsupilami selon Franquin : un personnage de mouvement avant tout
Créé en 1952 par André Franquin dans Spirou et Fantasio, le Marsupilami n’est pas un héros classique. Il n’a ni véritable psychologie, ni arc narratif au sens traditionnel. Sa force ne réside pas dans ce qu’il dit — il ne parle presque pas — mais dans ce qu’il fait. Il agit, il surgit, il désorganise l’espace et le récit.
Chez Franquin, le Marsupilami est une créature fondamentalement graphique. Sa queue interminable, ses bonds impossibles, son rapport anarchique à la gravité sont autant d’éléments qui n’existent que parce que le dessin le permet. La BD absorbe naturellement l’exagération. Elle la transforme en langage.
C’est précisément cette liberté que le cinéma, par nature plus contraint, peine à restituer sans transformer le personnage.
Adapter le Marsupilami : un problème de regard, pas de fidélité
Le débat autour des adaptations du Marsupilami est souvent résumé à une question de fidélité. C’est une erreur. Le véritable enjeu est ailleurs. Adapter le Marsupilami, ce n’est pas transposer une intrigue ou des gags précis, c’est décider quel statut lui donner à l’écran : personnage central, force incontrôlable, mascotte attendrissante ou simple ressort comique.
Le cinéma français, confronté à cette figure excessive, a oscillé entre deux stratégies : soit accepter l’irréalisme et plier le monde autour du personnage, soit au contraire le normaliser pour l’intégrer dans une comédie plus classique.
Alain Chabat : faire du Marsupilami une anomalie assumée
Avec Sur la piste du Marsupilami, Alain Chabat choisit clairement la première option. Le film ne prétend jamais adapter fidèlement les albums de Franquin. Il invente une histoire originale, centrée sur un journaliste en quête de scoop, qui découvre en Palombie que le Marsupilami existe réellement.
Dans cette version, le Marsupilami n’est pas réaliste. Il ne cherche pas à l’être. Il est une créature étrange, excessive, presque incongrue dans un monde humain déjà caricatural. Les dictateurs grotesques, la jungle fantasmée et les situations absurdes forment un univers où l’exagération devient la norme.
Ce choix s’inscrit dans la continuité de Astérix et Obélix : Mission Cléopâtre, autre adaptation de BD réalisée par Chabat. Dans les deux cas, le cinéaste adopte la même logique : ce n’est pas au personnage de se conformer au réel, mais au réel d’accepter le cartoon.
Les limites de l’approche Chabat
Pour autant, la version de Chabat n’est pas exempte de contradictions. Le Marsupilami y reste souvent un objet de fascination, un mythe à prouver, plus qu’un véritable protagoniste. Il est central symboliquement, mais rarement émotionnellement. Le récit demeure avant tout une comédie humaine, portée par les dialogues et les acteurs.
Cette distance est révélatrice. Chabat semble conscient que faire du Marsupilami un personnage omniprésent en prises de vues réelles poserait des problèmes insolubles. Il le protège en quelque sorte, en le maintenant dans une zone d’irréalité, au prix parfois d’un certain effacement narratif.
Philippe Lacheau : le Marsupilami comme outil comique
Avec Philippe Lacheau, le Marsupilami change radicalement de statut. Le réalisateur, déjà connu pour Nicky Larson et le Parfum de Cupidon, adaptation du manga City Hunter, applique une méthode éprouvée : une comédie rythmée, collective, centrée sur le gag et l’efficacité immédiate.
Dans cette logique, le Marsupilami devient avant tout un déclencheur de situations. Il provoque des catastrophes, alimente le slapstick, accélère le rythme. Il n’est plus une anomalie difficile à saisir, mais un élément intégré à une mécanique comique très structurée.
Ce glissement a un effet direct : le personnage perd sa part de danger, d’ambiguïté, d’imprévisibilité profonde. Il est canalisé, sécurisé, pensé pour un public familial large.
Du personnage sauvage à la mascotte narrative
Là où Franquin dessinait un être incontrôlable, parfois inquiétant, parfois attendrissant, la version Lacheau tend vers une créature lissée, expressive mais maîtrisée. Les critiques, notamment celles de Écran Large, ont souligné ce décalage : un Marsupilami techniquement animé, mais dépourvu de la vitalité anarchique du dessin original.
Le personnage ne dicte plus le rythme du récit. Il s’y adapte. Il devient un outil narratif plutôt qu’une force autonome.
Deux visions du cinéma d’adaptation
Opposer Chabat et Lacheau n’a de sens que si l’on comprend qu’ils ne cherchent pas la même chose.
Chabat aborde la BD comme un héritage à traduire, quitte à en conserver l’étrangeté.
Lacheau l’aborde comme un terrain de jeu populaire, quitte à en gommer les aspérités.
Dans le cas du Marsupilami, cette différence est décisive. Le personnage ne supporte pas la demi-mesure. Dès qu’il est normalisé, il perd ce qui faisait sa singularité.
Le Marsupilami, révélateur des limites du live-action
Au fil de ses adaptations, une conclusion s’impose progressivement : le Marsupilami n’est pas un personnage mal adapté, mais un personnage fondamentalement réfractaire au live-action réaliste. Son ADN repose sur une liberté graphique que le cinéma accepte rarement d’assumer sans la corriger.
Animation, univers entièrement stylisé, apparitions ponctuelles assumées : voilà sans doute les seuls cadres où le Marsupilami pourrait exister sans être amputé de sa nature.
En ce sens, ses adaptations disent moins quelque chose de Franquin que du cinéma français lui-même. Elles révèlent ses hésitations, ses compromis et sa difficulté à accepter que certains personnages ne demandent pas à être rendus crédibles, mais laissés excessifs.
Et c’est peut-être là, paradoxalement, la plus grande victoire du Marsupilami : continuer à résister, même lorsqu’on tente de l’enfermer dans le cadre trop étroit du réel.







