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Avec Tourner la page, Zep confirme qu’il est bien plus que l’auteur de Titeuf

Décryptage BD

Quand on pense à Zep, un nom revient presque automatiquement : Titeuf. Depuis plus de trente ans, le petit garçon à la mèche blonde incarne à lui seul une partie de l’histoire de la BD populaire francophone. Pourtant, limiter Philippe Chappuis à ce seul phénomène serait oublier à quel point l’auteur a évolué, changé, pris des risques… jusqu’à proposer aujourd’hui des œuvres qui n’ont plus grand-chose à voir avec son immense succès jeunesse.

Sorti le 22 avril 2026 chez Rue de Sèvres, Tourner la page en est probablement l’exemple le plus frappant. Avec cet album, Zep ne cherche ni à retrouver son public d’origine, ni à reproduire une formule connue. Il livre au contraire un récit plus intime, plus littéraire, plus mélancolique, porté par une approche graphique inédite dans sa carrière.

Un écrivain disparu, un mythe qui s’emballe

L’histoire débute avec la disparition tragique de Lambert Delville, écrivain célébré seize ans plus tôt pour son roman Le Voyage parallèle, prix Femina à la clé. Sa mort dans la mer Égée provoque un choc national. Très vite, les hommages affluent, son éditrice célèbre sa mémoire, les médias s’emballent… et ses livres se vendent soudain comme jamais.

À travers cette situation, Zep ne raconte pas seulement un drame. Il observe aussi la manière dont notre époque transforme les artistes en symboles, parfois davantage après leur mort que durant leur vie.

C’est là toute la force de Tourner la page : derrière son point de départ romanesque, l’album parle autant de mémoire que de récupération, de création que de commerce, de littérature que d’image publique.

Une BD sur la gloire… et sur ce qu’il en reste

Ce qui frappe dans ce récit, c’est son ton. Zep ne tombe ni dans le cynisme pur ni dans l’hommage classique. Il explore plutôt cette zone floue où se croisent émotion sincère, emballement médiatique et intérêts économiques.

La disparition de Lambert Delville devient alors presque un révélateur : que célèbre-t-on vraiment ? L’homme ? Son œuvre ? Ou ce que sa disparition permet de projeter sur lui ?

Sous ses airs de fiction littéraire, Tourner la page interroge aussi la façon dont la société consomme la culture, fabrique des figures et réécrit parfois leur importance.

Un style graphique inattendu, presque confidentiel

L’autre surprise vient du dessin. Pour cet album, Zep adopte une aquarelle sensible, proche de ses carnets personnels et de ses croquis plus intimes. Le changement est notable.

Là où Titeuf reposait sur une énergie immédiate, une efficacité comique et un trait populaire, Tourner la page choisit une forme plus douce, plus fragile, parfois presque flottante.

Ce n’est pas un simple exercice esthétique : cette approche accompagne parfaitement le propos. La mémoire, l’absence, le regard que l’on porte sur les disparus… tout cela trouve dans cette légèreté picturale une résonance particulière.

On a moins l’impression de lire une satire frontale qu’une réflexion posée, parfois mélancolique, sur la place d’un créateur dans son époque.

Coule les pages…

Une évolution logique dans le parcours de Zep

En réalité, Tourner la page ne surgit pas de nulle part. Depuis plusieurs années, Zep construit patiemment une œuvre adulte qui explore d’autres territoires.

Avec Une histoire d’hommes, il s’intéressait déjà à l’amitié, aux blessures et au temps qui passe.
Avec The End, il abordait l’angoisse écologique et l’effondrement.
Avec Ce que nous sommes, il interrogeait la technologie et notre rapport au réel.

À chaque fois, Zep s’éloigne un peu plus de l’étiquette d’auteur jeunesse qu’on lui colle encore trop souvent.

Pourquoi cette facette reste encore méconnue

Le paradoxe est simple : Titeuf a été un succès tellement massif qu’il continue parfois d’éclipser le reste.

Pour beaucoup, Zep reste associé à une génération, à une enfance, à une époque. Ses projets plus adultes demandent donc souvent au public un effort de redécouverte.

Et pourtant, c’est précisément là que son parcours devient intéressant : plutôt que de capitaliser uniquement sur sa création la plus célèbre, il a choisi d’explorer d’autres formes, d’autres sujets, d’autres tonalités.

Tourner la page, peut-être son album le plus personnel

Sans être autobiographique, cet album donne le sentiment d’un auteur qui réfléchit aussi, en creux, à la postérité, à la reconnaissance et à ce qu’une œuvre laisse derrière elle.

Que reste-t-il d’un créateur lorsque l’image publique prend le dessus ?
Comment une société transforme-t-elle un artiste en monument ?
Et à quel moment l’œuvre cesse-t-elle d’appartenir totalement à son auteur ?

Ces questions traversent l’album avec subtilité, et c’est peut-être ce qui le rend particulièrement fort.

Bien plus qu’un “auteur de Titeuf”

Avec Tourner la page, Zep poursuit un chemin artistique rare : celui d’un auteur immensément populaire qui refuse de rester figé dans sa propre légende.

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Loin d’abandonner ce qui a fait son succès, il semble plutôt chercher à prouver qu’un auteur grand public peut aussi proposer des récits plus complexes, plus littéraires, plus introspectifs.

Au fond, cet album rappelle surtout une chose : derrière la mèche blonde se trouve depuis longtemps un auteur bien plus vaste qu’on ne l’imagine.

Titeuf a marqué l’enfance de millions de lecteurs.
Tourner la page, lui, semble parler de ce qui vient après : la mémoire, le temps, la trace qu’on laisse… et la manière dont le monde décide, ou non, de s’en souvenir.

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