Culture & Société

HugoDécrypte en Russie : la bande dessinée face à l’Histoire

Avec HugoDécrypte en Russie, la bande dessinée franchit un nouveau seuil dans son rapport à l’actualité et à la transmission du savoir. Plus qu’un simple album documentaire, l’ouvrage porté par Hugo Travers s’inscrit dans une tendance lourde de notre époque : celle d’une culture populaire qui assume pleinement un rôle éducatif, critique et citoyen.

En mettant de côté son format vidéo pour adopter le langage de la BD, HugoDécrypte interroge notre manière de nous informer. Dans un monde saturé de flux, de notifications et de vidéos courtes, le choix d’un objet long — près de 200 pages — apparaît presque comme un geste de résistance culturelle.

Informer autrement : la BD comme média du temps long

À l’heure où l’information est souvent consommée par fragments, HugoDécrypte en Russie prend le contrepied. L’album impose un rythme lent, une lecture continue, une immersion. Ce choix n’est pas anodin : comprendre la Russie contemporaine nécessite de remonter loin dans son histoire, de saisir les continuités, les traumatismes et les récits fondateurs.

La bande dessinée devient ici un espace privilégié pour ce travail de fond. Contrairement à la vidéo ou au fil d’actualité, elle permet la relecture, la pause, la réflexion. Elle redonne au lecteur un rôle actif, à rebours de la consommation passive de l’information.

Une transmission culturelle incarnée

Le dispositif narratif imaginé par Kris et Kokopello est révélateur d’un enjeu sociétal majeur : comment transmettre des savoirs complexes sans les appauvrir ?

Hugo fait du cheval

Hugo, personnage de l’album, traverse les époques et dialogue avec les grandes figures russes — de Vladimir Ier à Vladimir Poutine, de Catherine II à Staline — mais aussi avec des anonymes. Ce choix souligne une idée forte : l’histoire n’est pas seulement faite par les dirigeants, mais aussi vécue par les peuples.

La BD devient alors un outil de médiation culturelle, capable de relier les grandes dates aux réalités sociales, les décisions politiques aux conséquences humaines.

Héritage, mémoire et imaginaire collectif

Impossible de ne pas évoquer l’ombre de Tintin au pays des Soviets, signé Hergé. Près d’un siècle plus tard, HugoDécrypte en Russie dialogue indirectement avec cet héritage. Mais là où Tintin reflétait les biais idéologiques de son époque, l’album d’Hugo Travers revendique une démarche critique, documentée et plurielle.

Une BD bientôt centenaire

Ce parallèle met en lumière l’évolution de la bande dessinée comme miroir de la société : d’outil de propagande ou de satire, elle est devenue un espace de déconstruction des mythes et d’analyse du pouvoir.

Une œuvre culturelle qui dérange

Le fait que le Kremlin ait qualifié l’album de production « nuisible » et « de bas étage » est, en soi, révélateur. Cela montre que la culture populaire peut encore inquiéter lorsqu’elle touche juste. Qu’une bande dessinée française, destinée en grande partie à un public jeune, soit perçue comme une menace idéologique dit beaucoup de notre époque.

La BD n’est plus un art mineur. Elle devient un vecteur d’influence culturelle, capable de façonner des imaginaires, d’aiguiser l’esprit critique et de questionner les récits officiels.

Un débat critique porté par le regard d’un spécialiste

La réception de HugoDécrypte en Russie a également suscité des analyses plus réservées. Une critique argumentée a notamment été formulée par Jean-François Bouthors, journaliste et essayiste, collaborateur de la revue Esprit et éditorialiste à Ouest-France. Spécialiste reconnu des questions russes et post-soviétiques, il est l’auteur de plusieurs ouvrages consacrés au pouvoir russe et à la démocratie contemporaine, et a également édité, avec Galia Ackerman, les livres d’Anna Politkovskaïa en France.

Sans remettre en cause la sincérité ni le travail de documentation de l’équipe, Jean-François Bouthors pointe les limites d’une vulgarisation historique appliquée à un conflit encore en cours. Selon lui, si les faits rapportés sont pour l’essentiel exacts, c’est leur sélection, leur organisation et leur mise en récit qui posent question, en particulier concernant l’histoire de l’Ukraine. Cette approche, cherchant une neutralité pédagogique, risquerait de reprendre en partie un récit historiographique façonné du point de vue russe, au détriment des trajectoires politiques et culturelles propres aux pays voisins.

Cette critique souligne un enjeu central de la bande dessinée documentaire contemporaine : raconter l’histoire n’est jamais un geste neutre. Même animée des meilleures intentions, toute œuvre de transmission participe à la construction d’un imaginaire collectif et, à ce titre, engage une responsabilité culturelle.

Culture populaire et responsabilité sociale

Avec HugoDécrypte en Russie, Hugo Travers assume une responsabilité nouvelle : celle de transformer sa notoriété médiatique en outil de transmission. L’album pose une question centrale à notre société : quel rôle doivent jouer les créateurs de contenus dans la compréhension du monde ?

En choisissant la bande dessinée, il s’inscrit dans une tradition culturelle française forte, tout en la réactualisant. Loin du divertissement pur, la BD devient ici un espace de dialogue entre passé et présent, culture et politique, savoir et citoyenneté.

Plus qu’un succès éditorial, HugoDécrypte en Russie s’impose ainsi comme un symptôme de notre époque : celle où la culture populaire n’explique plus seulement le monde, mais tente, modestement, de le rendre intelligible.

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Mikl Mayer

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