L’affaire Mazan, liée au procès Pelicot, continue de marquer l’opinion publique. Livres, enquêtes journalistiques et même bande dessinée s’emparent désormais de cette affaire hors norme pour tenter d’en comprendre les mécanismes et les conséquences.
L’affaire Mazan, liée au procès des époux Pelicot, continue de marquer l’actualité française. À mesure que les audiences et les révélations ont bouleversé l’opinion publique, les livres et les enquêtes se sont multipliés pour tenter de comprendre ce drame et ses implications.
Parmi les publications récentes, la bande dessinée Le procès – Des violences intrafamiliales à l’affaire Pelicot de Julie Émile Fabre, publiée aux éditions Morgen, propose une approche singulière : à mi-chemin entre roman graphique, essai et reportage journalistique.
Mais l’album s’inscrit aussi dans un phénomène plus large : celui d’une affaire judiciaire devenue un sujet éditorial majeur, avec de nombreux ouvrages qui tentent d’en analyser les mécanismes… au risque parfois de transformer un drame humain en véritable objet médiatique.
Une bande dessinée au cœur du tribunal
Dans Le procès – Des violences intrafamiliales à l’affaire Pelicot, Julie Émile Fabre s’appuie sur une immersion réelle : l’autrice a été accréditée pendant trois mois pour suivre les audiences.

Pendant cette période, elle a réalisé de nombreux dessins d’audience, capturant les gestes, les regards et l’atmosphère particulière d’un tribunal. L’album rassemble ces illustrations accompagnées de déclarations prononcées lors du procès, qu’elles proviennent de la victime ou des accusés.
Mais la bande dessinée ne se limite pas à un simple reportage graphique. Julie Émile Fabre alterne entre croquis pris sur le vif et illustrations plus personnelles, qui permettent d’élargir la réflexion.
Le récit s’intéresse ainsi non seulement à l’affaire Pelicot, mais aussi aux violences sexistes et sexuelles dans leur ensemble, en posant une question centrale : comment une telle violence peut-elle se produire dans l’espace le plus intime, celui de la famille ?
Quand une affaire judiciaire devient un sujet éditorial
L’affaire Mazan n’a pas seulement marqué l’opinion publique : elle a aussi suscité une véritable vague de publications.
Parmi elles, le livre Et la joie de vivre de Gisèle Pelicot, la victime au cœur de l’affaire, publié chez Flammarion, connaît un succès important en France comme à l’étranger. À travers ce témoignage, elle revient sur l’épreuve qu’elle a traversée et sur la manière dont cette affaire a bouleversé sa vie. Le livre a largement contribué à remettre le procès et les violences révélées au centre du débat public.

Cette multiplication des ouvrages révèle une tension fréquente autour des grandes affaires judiciaires. D’un côté, les livres et les enquêtes permettent de comprendre les mécanismes d’un drame et de donner la parole aux victimes. De l’autre, la médiatisation peut donner le sentiment que certaines tragédies deviennent aussi des sujets éditoriaux très présents.
Le phénomène n’est pas nouveau : chaque grande affaire criminelle ou judiciaire finit par générer livres, documentaires, films ou bandes dessinées. La frontière entre travail d’enquête, mémoire et médiatisation peut alors devenir plus floue.
Peut-on rire d’une affaire aussi tragique ?
La médiatisation de l’affaire Mazan s’étend aussi aux réseaux sociaux. Florian Pelicot, fils de Gisèle Pelicot, a récemment suscité des réactions en annonçant sur TikTok travailler sur un seul-en-scène humoristique inspiré du procès de son père, Dominique Pelicot.
L’annonce a divisé les internautes : certains y voient une forme de résilience, d’autres une manière de tirer profit de l’affaire. Le comédien de 39 ans, qui avait déjà évoqué cette histoire familiale dans son album de piano États d’âme et dans la pièce Universelles consacrée aux violences conjugales, rappelle ainsi que chacun cherche sa manière de transformer un traumatisme en expression artistique.
Si certains choisissent l’humour ou l’expression personnelle pour évoquer cette affaire, d’autres œuvres adoptent au contraire une approche plus documentaire et analytique.
La BD comme outil d’enquête sociale
La bande dessinée Notre affaire s’inscrit dans une volonté de traiter les violences sexuelles à travers le reportage graphique.

Comme Le procès, elle ne se contente pas de raconter une affaire : elle cherche à interroger les mécanismes sociaux et judiciaires qui entourent ces violences. Ce type de BD documentaire s’est d’ailleurs imposé ces dernières années comme un outil particulièrement efficace pour rendre visibles des réalités difficiles à raconter autrement.
Dans ces ouvrages, le dessin permet de restituer l’ambiance d’un tribunal, les silences, les tensions ou les regards, autant d’éléments qui échappent souvent aux comptes rendus traditionnels.
Même la fiction s’en empare
L’impact de l’affaire dépasse aujourd’hui le cadre des livres. Elle inspire également la fiction télévisée.
La série New York, unité spéciale, connue pour s’inspirer régulièrement de faits divers réels, a ainsi consacré un épisode à une intrigue rappelant directement l’affaire Pelicot.
Dans l’épisode « La honte doit changer de camp » (saison 26), une femme découvre l’existence d’une vidéo d’une nuit dont elle ne se souvient pas, révélant progressivement l’existence d’un réseau de mensonges et de trahisons. L’enquête met en lumière un système d’agressions organisé, tandis que le procureur Carisi doit affronter un retournement judiciaire lorsque le suspect modifie soudainement son plaidoyer.

Comme souvent dans la série, l’histoire n’est pas une reproduction fidèle d’un fait réel, mais une transposition fictionnelle qui s’inspire de certaines dynamiques du dossier : manipulation, absence de souvenirs de la victime et mise en cause de plusieurs hommes ordinaires.
Une longue tradition de livres autour des grandes affaires
L’affaire Mazan s’inscrit dans une longue tradition médiatique. En France comme ailleurs, certaines affaires ont profondément marqué la société et ont donné naissance à de nombreux livres et adaptations.
L’affaire Dominici, dans les années 1950, a fait l’objet d’innombrables enquêtes et récits. L’affaire Grégory, dans les années 1980, reste l’une des affaires criminelles les plus commentées de l’histoire judiciaire française, inspirant livres, séries et documentaires.
Plus récemment, des affaires comme Outreau ont également donné lieu à de nombreuses publications cherchant à comprendre les dysfonctionnements judiciaires.
Dans chacun de ces cas, les livres jouent un rôle ambivalent : ils participent à la mémoire collective, mais ils contribuent aussi à transformer ces drames en objets culturels et médiatiques.
Comprendre plutôt que consommer
Avec Le procès – Des violences intrafamiliales à l’affaire Pelicot, Julie Émile Fabre tente justement d’éviter cet écueil.
L’album ne cherche pas à dramatiser l’affaire, mais à comprendre ce qu’elle révèle sur la société. Les planches rappellent notamment une réalité dérangeante mise en lumière par le procès : les accusés ne correspondent pas à l’image d’un criminel marginal, mais à celle de personnes ordinaires, des “monsieur tout-le-monde”.
Cette idée traverse tout l’ouvrage : l’affaire Mazan n’est pas seulement un fait divers, mais le symptôme d’un système de violence plus large.
Dans ce contexte, la bande dessinée apparaît comme un médium capable de prendre le temps d’observer, d’analyser et de questionner, loin de la logique du simple récit sensationnel.
Et c’est peut-être là que réside la force de ces albums : transformer une affaire médiatique en un espace de réflexion, plutôt qu’en simple objet de consommation.




