Éditeur, ancien rédacteur en chef du journal Spirou et figure importante de l’univers Dupuis, Frédéric Niffle observe depuis plusieurs décennies les mutations profondes de la bande dessinée. De son travail éditorial indépendant à son rôle central dans l’évolution de Spirou, il a vu changer le lectorat, les modèles économiques et les ambitions du secteur. Son regard, à la fois historique et critique, éclaire les défis d’une bande dessinée en pleine transformation.
Vous avez occupé différents rôles clés dans l’édition, notamment au sein du journal Spirou. Quel regard portez-vous aujourd’hui sur l’évolution de ce métier ?
Le moins qu’on puisse dire, c’est que le métier a changé fondamentalement depuis quelques années. On est passé d’un secteur en croissance soutenu par des générations de fans collectionneurs à un secteur qui ne renouvelle plus le cœur de ce qui était son lectorat. En effet, on constate que les garçons lisent beaucoup moins, que ce soit de la bande dessinée ou du roman d’ailleurs. Ils occupent leur temps sur les tablettes, les jeux vidéo et les réseaux sociaux. Quant aux anciennes générations qui ont adoré la bande dessinée, elles ne se retrouvent plus dans la quantité de sorties dont l’esprit et le style s’éloignent de ce qu’elles ont aimé dans leur jeunesse. Et mécaniquement, cette communauté qui était très consommatrice se réduit d’année en année. Aujourd’hui, ce qui permet au secteur de se maintenir, c’est le lectorat féminin. Contrairement aux garçons, les filles lisent encore. C’est pourquoi l’immense majorité des derniers succès en BD jeunesse s’adresse aux filles. Cet intérêt plus récent pour la BD a amené dans la foulée un grand nombre d’autrices.
On a donc un secteur complètement chamboulé sur le plan du lectorat. Et ce chamboulement s’accompagne d’un deuxième en raison de la surproduction — qui n’est pas propre à la BD, puisque ce phénomène a touché tous les domaines culturels, à commencer par la littérature ou la musique. Et quand vous augmentez votre offre alors que le nombre de consommateurs se resserre, c’est comme une tarte que vous devez couper en plus de morceaux : les parts sont plus petites. Résultat, les ventes moyennes diminuent, ce qui oblige à augmenter le prix de vente pour compenser les pertes, ce qui réduit encore plus l’attractivité. Concrètement, on est passé d’un secteur très populaire à un secteur qui ressemble de plus en plus à celui de la littérature ou du livre d’art. C’est-à-dire un secteur avec quelques gros succès parmi une majorité de petites ventes. Dans les années 80, on pouvait envisager le métier d’auteur de BD avec sérénité, tout se vendait assez bien. Ce n’est malheureusement plus le cas aujourd’hui.
Heureusement, la bande dessinée reste de façon assez constante un produit cadeau. Comme il faut bien offrir quelque chose de matériel, la BD est idéale en termes d’objet, de prix, de thématiques variées (offre-t-on encore des CD et des DVD ?). La période de Noël ne faiblit pas pour la BD, c’est une chance.
Comment concilier aujourd’hui exigence artistique et contraintes économiques, qui semblent de plus en plus présentes dans le secteur ?
L’exigence de qualité est liée à l’économique, car on voit que le public est présent quand le livre propose quelque chose de supérieur. La qualité moyenne n’est plus suffisante pour les lecteurs, il faut se démarquer.
L’éditeur doit donc prendre davantage de risques financiers alors qu’il en a de moins en moins les moyens. Sur un nouveau projet, c’est risqué aussi pour l’auteur qui doit consacrer tout son temps alors qu’il est de moins en moins financé. Par ailleurs, dans une maison où la production est importante, sur quels livres va-t-il investir en marketing (en visibilité), sachant qu’il ne peut plus le faire de la même manière pour tous ?
Dans un secteur où la concurrence devient plus intense, les questions économiques deviennent plus tendues, inévitablement.

Le journal Spirou a une histoire et une identité très marquées. Comment fait-on évoluer un tel héritage sans le dénaturer ?
Le journal Spirou a évolué avec son temps, il n’a jamais été figé dans une identité comme peut l’être un journal comme Mickey qui est lié à son personnage.
Ce qui change, c’est le mode de consommation et le lectorat. Il faut s’en préoccuper pour perdurer.
À l’inverse, y a-t-il des évolutions récentes dans le secteur qui vous paraissent particulièrement positives ou stimulantes ?
Il est évident que l’arrivée des autrices dans la BD a apporté un souffle nouveau. Il y a des talents extraordinaires qui se sont révélés.
Avec votre expérience, qu’est-ce qui fait selon vous la longévité d’une maison d’édition ou d’un titre dans le temps ?
C’est la richesse du fonds d’une maison d’édition qui fait sa longévité en BD. Ce sont les suites des séries (ou des auteurs) à succès qui représentent la stabilité d’un éditeur, même si l’équilibre a changé puisqu’à une époque lointaine chez Dupuis, par exemple, 70% du chiffre d’affaire annuel était garanti par les ventes du fonds, les 30 % restant étaient à trouver dans les nouveautés. La courbe s’est inversée depuis.
La bande dessinée est très chère à fabriquer, contrairement au roman. Ça oblige à avoir des niveaux de ventes nettement plus importants pour dégager des bénéfices. La BD est donc davantage que la littérature dépendante de ses best-sellers.
Aujourd’hui, qu’est-ce qui vous semble manquer le plus dans la bande dessinée actuelle ?
La BD s’éloigne peu à peu de ce qu’elle était à l’origine : un divertissement populaire et relativement bon marché. C’est généralisé, le prix de vente d’une BD devient de plus en plus élevé et beaucoup de consommateurs se tournent désormais vers la seconde main (un secteur en croissance de 10% par an qui ne génère aucun droit d’auteur). C’est un mouvement qui s’amplifie également en librairie avec, par exemple, les 16 magasins Gilbert Joseph qui ne veulent plus vendre que de l’occasion. L’un des éléments qui a fait le succès du manga, c’est notamment son petit prix. Contrairement à la musique ou au cinéma qui ont fait leur bascule vers le numérique, la BD ne trouve pas vraiment de modèle économique sur écran, alors que le manga, plus adapté du fait de son format, y arrive (±70% des ventes de manga au Japon sont numériques). S’il n’y a pas à l’avenir une large offre à un prix accessible, les éditeurs de BD risquent de perdre une bonne part de leur public.

Quel regard portez-vous sur les nouvelles générations d’auteurs et sur leur manière d’aborder la bande dessinée ?
Les nouvelles générations ont pratiquement coupé les liens avec la bande dessinée classique. C’est d’ailleurs un savoir-faire qui est en train de se perdre. Dans le secteur de la BD adulte, elles se dirigent soit vers le genre littéraire soit vers le beau livre. Dans le secteur jeunesse, on sent l’influence de l’animation et du manga. On voit arriver aussi beaucoup de virtuoses italiens ou espagnols. En termes d’offres, le lecteur est gâté, il y en a vraiment pour tous les goûts.


