Dessinateur fidèle au travail traditionnel et observateur attentif des transformations du secteur, Serge Carrère porte un regard sans détour sur les profondes mutations de la bande dessinée. Entre disparition progressive de certains modèles, arrivée du numérique, surproduction et évolution du rapport aux éditeurs, il évoque un métier dont les repères ont profondément changé, sans jamais perdre de vue l’essentiel : raconter et dessiner.
Avec plus de 40 ans de carrière dans la bande dessinée, quel regard portez-vous aujourd’hui sur l’évolution du métier d’auteur ?
Il y a, je pense, différentes évolutions, qui se rejoignent à la fin. D’abord, l’évolution des outils avec l’arrivée du numérique. Il y a 40 ans, tout se faisait à la main, dessins, encrage, couleurs… Maintenant, tout peut se faire en numérique. Gain de temps, rentabilité, surtout pour les éditeurs. Certains métiers ont disparu et le salaire qui allait avec eux. Le coloriste est aussi photograveur, car il fournit les trois sélections couleur pour l’impression, sans être rémunéré comme photograveur en plus de coloriste. Pour les scans pareil. Quand on travaille en numérique, plus besoin de scanner les pages, encore une économie.
En dehors de l’évolution technique, il y a une mutation des supports. Il y a 40 ans, la presse était forte. Les journaux rémunéraient les auteurs et ensuite, les pages publiées étaient reliées en album et l’auteur percevait dès le premier exemplaire vendu des droits d’auteur. Maintenant, la presse est quasi inexistante et l’Auteur est payé en avance sur droits et ne touche plus beaucoup de droits d’auteur, ce qui l’oblige à produire toujours plus. Enfin, avec la « médiatisation » du métier et la multiplication d’écoles formant aux métiers du graphisme, de plus en plus de personnes, jeunes ou moins jeunes, viennent sur le marché. Toutes ces mutations, plutôt qu’évolutions, amènent à une certaines saturation du marché. Je pense que c’est plus dur actuellement qu’avant pour vivre de son dessin.
Vous avez travaillé avec de nombreuses maisons d’édition (Dargaud, Soleil, Milan, Bamboo…). Est-ce que votre manière de travailler s’est adaptée à ces environnements, ou est-ce restée la même ?
Ma manière de travailler reste indépendante des éditeurs avec qui je collabore. Seul le sujet traité avec le scénariste va influer sur mon dessin. Je peux passer d’un dessin humour à un graphisme plus réaliste, en fonction de la teneur du scénario. Par contre, ma façon de dessiner reste la même. Je dessine à la main, crayon, encrage, seuls les outils pinceaux, plumes, stylos peuvent modifier mon graphisme suivant le rendu désiré par rapport au style de la BD que je réalise.
Qu’est-ce qui, selon vous, a le plus changé dans la relation entre auteurs et éditeurs au fil des années ?
Actuellement, peu d’éditeurs et éditrices restent en place longtemps. Ils changent de maison d’édition en fonction des offres professionnelles. J’ai eu de la chance de collaborer avec les mêmes éditeurs et éditrices pendant plusieurs décennies, ce qui amène de la confiance et du confort dans le travail. Maintenant, avec ces « turn over » d’éditeurs, c’est moins facile.

Aujourd’hui, qu’est-ce qui fait encore la différence pour qu’un projet BD trouve son public ?
On ne sait jamais si un projet BD va trouver son public. Le seul point tangible pour espérer cela, c’est le temps d’exposition de l’album en librairie et le rythme de parution d’autres tomes. Mais avec la production actuelle, environ 7000 nouveautés par an, ce temps d’exposition est réduit à pas grand chose. Un libraire me disait qu’il devait choisir ses commandes sur 200 propositions d’album par semaine. Ce qui est impossible, donc, il choisissait au maximum 20 titres dans le lot et en quantités limitées.
Avec votre expérience, est-ce que vous abordez encore un nouveau projet de la même manière qu’au début de votre carrière ?
Un nouveau projet est toujours enthousiasmant. Je m’y mets à 200% dessus et fais tout pour convaincre un éditeur et ensuite les lecteurs. Si on ne croit pas dans son projet, autant ne pas le faire.

Quel regard portez-vous sur la bande dessinée actuelle, et sur la place qu’elle occupe aujourd’hui dans le paysage culturel ?
Je reste curieux sur ce qu’il se fait. Je suis toujours le travail des collègues amis dont j’aime la production et me laisse tenter par de nouveaux titres dont je ne connais pas les auteurs. Je trouve la production générale assez riche mais un peu trop dominée par la mode des « romans graphiques » et dans ce domaine il y a peu de choses qui m’attire.


