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Dessiner le réel sans trahir le mouvement : entretien avec Benjamin Benéteau

Interviews BD

Dessinateur réaliste reconnu notamment pour son travail sur Michel Vaillant, Benjamin Benéteau développe une approche où précision documentaire, narration et exigence technique se rejoignent sans cesse. Formé à Bruxelles après une enfance passée à Tahiti, il défend une vision du dessin fondée sur la maîtrise, l’apprentissage constant et une conception profondément humaine de la création.

Vous avez grandi entre Tahiti et Bruxelles, avec un parcours qui vous a mené vers une bande dessinée réaliste très exigeante. Est-ce que votre regard ou votre parcours personnel influence encore aujourd’hui votre manière de dessiner ?

Plus précisément, je suis né en Vendée et j’ai grandi à Tahiti, je ne suis allé à Bruxelles qu’après mon bac, pour aller à l’École Supérieure Artistique St-Luc en option “bande dessinée”.

Je pense qu’aujourd’hui encore j’applique dans mon métier des choses que j’y ai apprises, mais il est évident que toute l’expérience acquise depuis a pris le dessus. Quant à mon enfance sous les tropiques, je ne saurais vraiment dire si elle influence ma manière de dessiner, mais si l’on considère qu’elle a influencé ma manière d’appréhender le monde (en étant probablement un peu plus curieux et optimiste que si j’avais vécu mon enfance ailleurs), elle a forcément infusé dans ma manière de travailler, quoique je ne sache dire comment.

Votre travail repose souvent sur des univers où la précision visuelle et documentaire est essentielle, notamment autour de la mécanique ou du réel. Comment concilie-t-on fidélité technique et narration vivante ?

Que ce soit en architecture, en anatomie ou en dessin automobile, comme je le dis souvent, “on ne dessine bien que ce qu’on connait bien” : à partir du moment où j’ai l’impression de connaître et comprendre ce que je dessine, je peux alors lui donner vie.

Le secret est aussi que la fidélité technique ne doit rester qu’une impression : quand je dessine des choses techniques comme des voitures, je modifie souvent des petits éléments (des proportions, des détails parasites, des éléments peu connus du grand public, etc.) pour rendre le tout un petit peu plus lisible et dynamique, car je sais que personne (ou très rarement) ne pourra déceler ces différences par rapport à la source réelle. Je donne ainsi une impression de précision très grande, tout en m’autorisant une marge d’erreurs et de modifications volontaires, au service de la narration et de la “vie” du dessin.

Ceci dit cela rejoint les mêmes pratiques au cinéma, où même dans des films dits “réalistes” beaucoup d’éléments sont manipulés et donc non réalistes, mais mis au service de l’art narratif. La BD a cependant un avantage non négligeable par rapport à l’image filmée : on peut utiliser les effets de bruitages et de lignes de vitesse, très courants dans l’univers de Michel Vaillant, pour accentuer la notion de mouvement.

Quand vous abordez des séries comme Michel Vaillant, qui portent déjà un héritage fort, comment trouve-t-on l’équilibre entre respect de l’univers et apport personnel ?

Je pense que cet équilibre est une recherche permanente, parce qu’on a tous, lecteurices ou auteurices, des avis différents sur l’endroit où doit se situer la limite entre “respect de l’univers” et “apport personnel de l’auteurice”. Dans mon cas, sur la série Michel Vaillant je suis parti d’abord d’une reproduction qui se voulait la plus fidèle possible de l’univers graphique des albums de Jean Graton et du Studio Graton au niveau des voitures et décors, pour m’en éloigner très légèrement au fur et à mesure des albums en apportant petit à petit des petites touches plus personnelles, empruntées parfois à d’autres univers (le travail de Philippe Francq notamment, qui m’a beaucoup influencé).

Au bout de 11 albums dessinés pour la série Michel Vaillant, je ne pense pas que mon style ait radicalement changé, mais je peux déceler tous les endroits de mon dessin qui ont évolué sur la série depuis le premier album, “Au nom du fils”.

Dans votre approche, qu’est-ce qui vient d’abord : la rigueur du décor, le mouvement, ou l’émotion de la scène ?

Je ne pense pas pouvoir donner un ordre, comme ce ne sont pas vraiment des questions que je me pose de manière systématique. En réalité, il y a plutôt un ordre dans les étapes de travail, mais la rigueur du décor, le mouvement et l’émotion de la scène surgissent de manière assez aléatoire dans ce processus : je commence toujours par la documentation, qui parfois représente plus de la moitié du temps que je passerai sur une image. Et parfois, en tombant sur un point de vue, une ambiance, un élément de décor, j’ai un flash : je me dis que je peux recréer telle ou telle émotion grâce à des éléments que je découvre, en les mettant en scène d’une certaine manière. La rigueur du décor est inhérente à ma manière de travailler avec beaucoup de documentation, ce n’est pas forcément une fin en soi (comme je le disais plus haut, parfois j’ai besoin de modifier certains éléments pour le bien de la lisibilité ou de la narration).

Le mouvement est pour moi une forme d’émotion puisque c’est quelque chose que doivent ressentir les lecteur(ice)s sur la seule base de mes dessins qui sont par essence immobiles (vu que ce n’est pas du dessin animé), je mets donc en œuvre tout un tas de petits trucs dans la mise en scène, l’encrage et le découpage des cases pour créer chez les lecteurices les émotions que le scénario suggère.

Il est d’ailleurs amusant de voir la réaction des lecteurices en question quand je leur explique le nombre d’éléments auxquels je pense quand je mets en scène une case ou une planche, juste pour suggérer une émotion et un mouvement qui peut pourtant paraître évident : ils ne s’attendent pas à ce que ce soit aussi complexe ; ainsi ma plus grande satisfaction est de donner cette impression d’évidence, qu’on ne se rende pas compte du travail qui a été fait en coulisses.

Le dessin réaliste demande souvent une grande maîtrise technique. Est-ce que cette exigence est une liberté… ou parfois une contrainte ?

Le dessin “réaliste” est ingrat dans le sens où la moindre erreur ou approximation sera beaucoup plus visible que sur un dessin plus “stylisé”, où les approximations font partie du style. Cette exigence d’exactitude est donc régulièrement source de frustrations quand, sur une planche de 9 cases par exemple, la pose d’un personnage au milieu des vingt autres représentés est ratée et qu’on repère cette erreur comme un bouton sur le nez. En règle générale le dessin “réaliste” n’est pas synonyme de liberté, bien au contraire, c’est une contrainte qu’il faut aborder chaque jour avec une certaine humilité : dès qu’on pense savoir maîtriser quelque chose, on se rend compte que d’autres choses posent problème et doivent encore être apprises.

Votre travail semble aussi lié à la notion de vitesse, de mouvement et de précision. Qu’est-ce qui vous attire dans ces univers, au-delà de leur aspect visuel ?

Depuis le plus jeune âge j’ai toujours été attiré par le dessin automobile, la course automobile est un univers qui m’a toujours fasciné, ceci mis en parallèle avec mon amour de la bande dessinée ne pouvait que m’amener un jour à réunir les deux. La puissance de la bande dessinée et de la narration séquentielle en général est de pouvoir créer du mouvement à partir d’images fixes : ce qui se passe entre deux images fixes apparaît dans le cerveau des lecteurices comme par magie.

Ainsi, c’est paradoxalement un excellent médium pour mettre en scène le mouvement et la vitesse, ce qui rassemble parfaitement deux passions enfantines : la course automobile et la BD.

Michel Vaillant ©GRATON

Avec l’évolution rapide des outils numériques, de la documentation assistée et désormais de l’IA, quel regard portez-vous sur ces nouvelles technologies dans un métier fondé sur la précision, la sensibilité et le geste artistique ?

La documentation est, par nature, une recherche du vrai, là où la documentation assistée par IA est déjà une recréation, une réinterprétation. Ainsi elle ne m’intéresse aucunement et elle a plutôt tendance à parasiter de manière handicapante mon travail de recherche documentaire, puisque je ne peux jamais être sûr de la véracité des détails que me proposent l’IA.

De manière concrète, m’y connaissant désormais beaucoup en matière d’automobiles, j’ai toujours un petit sourire en voyant apparaître toutes sortes de photos ou vidéos parfaitement réalistes de voitures qui paraissent absolument vraies à 99,9% de la population : quand elles représentent un modèle que je connais (des Porsche, par exemple, que j’ai dessiné par centaines dans ma carrière) je repère toujours des détails qui clochent : telle forme d’aération dans le pare-chocs qui n’a jamais existé dans la gamme, tel motif farfelu dans les phares, telle proportion étrange, telle option qui n’existe pas pour ce modèle, etc. Pour l’instant (mais je ne doute pas que cela évoluera dans le sens d’une plus grande exactitude), l’IA n’est pas encore capable de reproduire avec cohérence ou exactitude chaque modèle de voiture, car chaque voiture a une histoire spécifique, en particulier dans le sport auto. Je me souviens ainsi quand je travaillais sur les F1 de Michael Schumacher sur sa saison 1994, je m’étais rendu compte à quel point sa voiture changeait très légèrement à chaque grand prix, voire entre les qualifs et la course, parfois des détails insignifiants mais que je savais repérer : un aileron plus haut, un sponsor remplacé, un détail aérodynamique modifié, etc.

Plus largement, interrogez des passionnés d’automobile : quand il vous parlent d’un modèle, ils vous listent toujours des détails que seuls les passionnés savent repérer, des détails dont le grand public n’a que faire, mais qui font pourtant l’histoire et l’unicité passionnante de chaque modèle.

Pour ce qui est de la “création assistée par IA”, je pense que cela n’existe tout simplement pas : soit on crée, soit on sous-traite une production par IA, mais on ne peut pas dire dans ce cas qu’on “crée” : on ne fait que commander une production. Il faut pour moi rappeler combien travailler avec un IA est strictement la même chose que sous-traiter un travail, alors même qu’on entretient une étrange confusion de propriété autour : quand je travaille avec un client, s’il me demande “Dessine-moi une Porsche 991.2 GTS dans le Raidillon avec une vue sur les tribunes de Spa, des effets de vitesse et un bruitage orange, en couleur à l’aquarelle” et que je réalise ce dessin, le client dira ensuite “Benjamin a fait ce dessin pour moi”. Mais si maintenant ce client utilise n’importe quelle IA à laquelle il soumet le prompt “Dessine-moi une Porsche 991.2 GTS dans le Raidillon avec une vue sur les tribunes de Spa, des effets de vitesse et un bruitage orange, en couleur à l’aquarelle” (en partant du principe que l’IA serait capable de faire exactement le même dessin que je ferais), bizarrement le client aurait tendance à dire : “Oui, J’AI FAIT ce dessin par IA”. Alors qu’il n’a strictement rien fait d’autre que commander une œuvre, à un agent informatique plutôt qu’un artiste. On a cette confusion actuellement qui veut que beaucoup d’utilisateurs de l’IA pensent créer, alors qu’ils ne font que passer commande, un peu comme si, en recevant un colis Amazon contenant un flacon de parfum, je disais que “j’ai créé ce flacon de parfum”. Non, je l’ai juste commandé, il n’y a rien de créatif dans ce processus.

Maintenant d’un point de vue plus large, je pense que l’une des choses les plus merveilleuses qui existent pour un être humain, c’est d’apprendre. Depuis le premier pas jusqu’à l’écriture en passant par toutes les activités sportives ou intellectuelles qui existent. J’aime mon travail en bande dessinée parce que j’apprends chaque jour en me documentant, et j’apprends et réapprends chaque jour à maîtriser mes outils, mon dessin, mon art.

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Une deuxième chose absolument merveilleuse pour un être humain, c’est de créer. Je crée chaque jour, j’apprends chaque jour à mieux créer. Tout cela me permet de m’accomplir chaque jour un peu plus en tant qu’artiste et en tant qu’être humain. Et si on proposait aujourd’hui, à moi ou à n’importe quel artiste “Tiens, à partir d’aujourd’hui c’est ton voisin qui va apprendre et créer à ta place”, logiquement, et tout le monde serait d’accord avec ça, je dirais non, comme n’importe quel autre artiste.

Cependant, c’est sous le masque de l’IA que je vois débarquer cela tout autour de moi. Et l’IA me propose aujourd’hui deux choses en particulier : ne plus apprendre, et ne plus créer. Car elle a déjà tout appris pour moi, et peut créer mieux que quiconque. Mais… pour quelle obscure raison irais-je me réjouir de confier à quelqu’un d’autre ces deux choses merveilleuses qui font le sel de ma vie ?

On me dit que c’est pour être plus productif, que l’IA va me permettre de créer plus vite et mieux. Et c’est vrai : l’IA peut me permettre de créer plus vite et mieux. Mais quel est l’intérêt ? La productivité, la visibilité de notre travail, la promotion, etc. : tout ça c’est secondaire, c’est pour pouvoir à terme générer de l’argent, mais juste de l’argent, rien d’autre, et cela se fait au détriment de tout le reste. C’est pour faire plaisir au businessman qui est à l’intérieur de l’artiste, mais c’est secondaire pour s’accomplir en tant qu’artiste et ça se fait aux dépens de l’artiste lui-même.

Car comment peut-on être fier de son art quand on sait au fond de soi qu’on l’a sous-traité ? Comment se sentir compris quand on se rend compte qu’on ne sait plus rien écrire sans avoir besoin d’une aide extérieure ? Comment se sentir encore vivant quand on réalise qu’on n’est plus capable d’apprendre par nous-même ?

Pour moi l’IA pose cette question existentielle : à quoi servira-t-il encore de vivre quand on aura confié tout ce qui fait le sens de notre vie d’être humain à une machine ? Nous ne serons alors plus que des vecteurs de consommation : on ne fera que passer commande pour consommer. Or, tout comme la cocaïne n’est pas le secret d’une vie heureuse, la consommation n’est pas le secret du bonheur, juste une manière très efficace de se distraire pour ne pas répondre à la question : pourquoi vivons-nous ?

Moi, je vis pour apprendre, expérimenter, créer, maîtriser, tout cela entouré d’autres êtres humains. Et j’ai beau chercher, je ne vois aucune place pour l’IA dans mon monde, parce que toutes les places sont déjà prises par des vrais gens.

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