Historien de formation, dessinateur de presse, scénariste et auteur de bande dessinée, Jul construit depuis des années une œuvre où satire, culture populaire et regard historique se rencontrent. De Silex and the City à Lucky Luke ou Picsou, il explore les tensions du présent avec humour, érudition et liberté.
Votre parcours traverse satire, bande dessinée, presse et transmission. Avec le recul, qu’est-ce que ces différents terrains vous ont appris sur la société que vous racontez ?
Mon travail de dessinateur et de scénariste est toujours influencé par mes débuts dans la presse, et le monde et la société dans lesquels nous baignons sont à la fois la matière première et l’horizon de mon travail… Mais je suis avant tout historien de formation, et même si je ne suis plus prof, cela compte beaucoup : la profondeur historique permet de trouver des intemporels, des schémas répétitifs, à la fois inquiétant, car l’Histoire de l’Humanité n’est pas pavé de roses, et rassurant, car nous avons au fond les armes pour le comprendre.
Avec des œuvres comme Silex and the City ou vos différentes relectures culturelles, l’humour semble souvent être un moyen d’observer des sujets très contemporains. Est-ce selon vous une protection, une arme, ou les deux ?
C’est surtout une façon de prendre le contrôle de sa propre angoisse, et de partager la recette avec les autres. Et peut-être une arme, plutôt défensive qu’offensive, et en tout cas une bonne façon de traverser une rivière en feu.
Vous avez travaillé sur des univers aussi emblématiques que Lucky Luke ou Picsou. Qu’est-ce que cela change, en tant qu’auteur, d’entrer dans un patrimoine aussi fort tout en y apportant sa propre vision ?
C’est un exercice de style, un défi d’adaptation et de déplacement qui est très amusant, vraiment. Et quand il s’agit de séries qu’on admire et qui nous ont constitués, il y a aussi la question de la fidélité et de la déférence. Finalement, c’est un peu un devoir de piété filiale confucéenne, et ça me plaît.
Dans Picsou et les Bit-coin-coin, vous transposez avec humour une figure patrimoniale dans des problématiques très contemporaines comme la monnaie virtuelle et la spéculation. Qu’est-ce qui vous amusait — ou vous intéressait — particulièrement dans cette rencontre entre l’univers classique de Picsou et les inquiétudes économiques actuelles ?
Picsou étant l’éternel symbole de la richesse et la cupidité, comme avant lui Crésus ou Harpagon, il fallait le frotter aux mutations récentes de l’argent et de l’ultra-richesse. Pendant 200 ans, être riche a été une seule et même expérience en Occident, et tout se retrouve transformé depuis vingt ans : Picsou avait le devoir de s’y confronter !
Avez-vous le sentiment qu’aujourd’hui, certains sujets ou certaines approches sont devenus plus délicats à traiter qu’ils ne l’étaient auparavant ?
Bien-sûr, mais en ce qui me concerne, il n’y a aucun domaine qui me paraisse tabou. En revanche, il faut déployer des trésors de finesse et d’ingéniosité pour être à la fois juste et intense : évidemment les religions, les communautés, la pédophilie, le cancer, Israël-Palestine, le terrorisme, sont des thèmes explosifs, mais cela en fait de passionnantes contrées à explorer.

Dans un contexte où culture, éducation ou contenus jeunesse peuvent parfois devenir des terrains de débat, comment percevez-vous aujourd’hui la place de la liberté créative ?
C’est désormais, encore plus à l’âge de l’IA, le lieu du déploiement de la joie humaine, de
nos capacités d’être en vie et libres, et c’est rarement perçu de cette façon. On est plus humains, plus grands, plus vivants dans la création, que lorsqu’on la confie à des machines.
Peut-on encore surprendre durablement en bande dessinée, selon vous, ou le secteur est-il devenu plus prudent ?
Ah ben non, je trouve que c’est encore dans la bande-dessinée que l’on trouve le plus d’expérimentations, si on la compare à l’art contemporain d’un côté et au récit littéraire de l’autre.
Quel regard portez-vous sur la nouvelle génération d’auteurs et sur la manière dont Internet ou les nouveaux formats ont changé la relation entre créateurs et lecteurs ?
Je n’ai pas de vision globale, mais des formats et des tons qui me sont totalement étrangers parviennent à me séduire et me bluffer follement. Xavier Bouyssou est un de ces auteurs de génie !

Qu’aimeriez-vous encore raconter ou explorer que vous n’avez pas encore eu l’occasion de pousser aussi loin que vous le souhaiteriez ?
La comédie en prise de vue réelle, c’est super dur à financer mais ensuite, quel plaisir quand-même de s’en remettre aux comédiens.


