Lucky Luke — Tome 6
Canyon Apache
Éditeur : Dargaud
Sortie originale : 1 janvier 1971
Chargé de rétablir la paix entre la cavalerie américaine et les Apaches, Lucky Luke découvre deux chefs également déterminés à poursuivre le conflit. Goscinny et Morris construisent une aventure mouvementée dans laquelle le héros devient successivement le traître des deux camps, même si les caricatures employées ont aujourd’hui beaucoup vieilli.
Deux chefs aveuglés par leur haine
Le colonel O’Nollan et Patronimo semblent appartenir à deux mondes opposés, mais leurs comportements sont presque identiques. Tous deux refusent les compromis, soupçonnent immédiatement la trahison et interprètent chaque événement comme une nouvelle raison de combattre.
Goscinny construit une symétrie très efficace entre le fort et le camp apache. Derrière les différences de costumes et de langage, les deux groupes fonctionnent selon les mêmes réflexes : obéissance au chef, méfiance envers l’adversaire et rejet de toute discussion.
Cette mise en parallèle empêche le récit de désigner un camp comme seul responsable. La guerre se nourrit surtout de rancunes anciennes et de personnages incapables d’imaginer une autre solution que la violence.
Lucky Luke perd son statut d’arbitre
Lucky Luke arrive avec l’autorité nécessaire pour négocier, mais découvre rapidement que personne ne souhaite réellement entendre son message. Ses tentatives de dialogue sont interprétées comme des marques de faiblesse ou de complicité avec l’ennemi.
La grande originalité du scénario consiste à faire du héros un traître aux yeux des deux camps. Rejeté par la cavalerie puis soupçonné par les Apaches, il ne peut plus s’appuyer sur sa réputation habituelle de justicier.
Cette situation renouvelle efficacement le personnage. Lucky Luke doit improviser, changer d’identité et manipuler les belligérants afin d’empêcher une guerre qu’ils semblent tous appeler de leurs vœux.
Le colonel O’Nollan et sa cavalerie irlandaise
Le colonel dirige un fort dont les principaux soldats portent tous des noms irlandais. Cette répétition devient l’un des gags récurrents de l’album, renforcée par leurs accents, leurs chansons et leur attachement presque religieux à l’Irlande.
O’Nollan n’est pourtant pas seulement une caricature militaire. Sa haine des Apaches trouve son origine dans une blessure familiale, ce qui lui donne une motivation plus personnelle que le simple respect du règlement.
Cette douleur apporte une certaine profondeur au personnage, mais elle le rend aussi incapable d’analyser lucidement la situation. Le colonel confond constamment justice et vengeance, au risque de sacrifier ses hommes dans un affrontement inutile.
Patronimo, reflet du colonel
Patronimo partage avec O’Nollan le même caractère explosif. Il veut défendre son peuple, mais son autorité repose également sur une surenchère guerrière qui laisse peu de place à la négociation.
Goscinny multiplie les indices montrant que l’identité du chef apache est plus complexe qu’elle ne le paraît. Le dénouement donne ainsi un sens nouveau à la ressemblance morale entre les deux adversaires.
L’idée est ingénieuse et permet une résolution fondée sur les liens familiaux plutôt que sur une simple victoire militaire. Elle repose toutefois sur une coïncidence considérable, qui rend la conclusion aussi amusante qu’artificielle.
Une représentation des Apaches très datée
L’album cherche à répartir les responsabilités et montre que les Apaches possèdent leurs propres raisons de combattre. Ils ne sont donc pas réduits au rôle d’adversaires anonymes de la cavalerie.
Leur représentation demeure néanmoins dominée par les clichés : langage simplifié, noms comiques, peintures de guerre et coutumes utilisées comme ressorts humoristiques. Les personnages autochtones existent rarement en dehors de leur opposition aux soldats.
Ce traitement était courant dans les westerns de l’époque, mais il limite aujourd’hui la portée du discours pacifiste. L’album affirme que les deux camps doivent se comprendre tout en représentant l’un d’eux de manière beaucoup plus caricaturale.
Une mécanique comique parfois chargée
Le scénario enchaîne les captures, les évasions, les déguisements et les changements d’alliance. Lucky Luke semble continuellement passer d’un camp à l’autre, volontairement ou non.
Cette construction donne au récit un rythme soutenu et produit plusieurs retournements très réussis. Elle finit toutefois par paraître un peu mécanique : chaque tentative de médiation entraîne presque automatiquement un nouveau malentendu.
Certains gags reposant sur les soldats irlandais ou les réactions des Apaches sont également répétés avec insistance. L’album reste drôle, mais moins parfaitement équilibré que La Diligence ou Le Pied-Tendre.
Morris excelle dans les scènes collectives
Le fort et le canyon offrent à Morris des décors spectaculaires. Les attaques, les poursuites et les déplacements de troupes restent toujours lisibles malgré la multiplication des personnages.
Le dessinateur joue efficacement sur l’opposition visuelle entre les uniformes parfaitement alignés de la cavalerie et les mouvements plus désordonnés des Apaches. Lucky Luke se retrouve graphiquement isolé entre ces deux blocs.
Les expressions furieuses d’O’Nollan et de Patronimo soulignent leur ressemblance avant même que le scénario ne l’explique. Le dessin participe ainsi pleinement à la construction du dénouement.
En résumé
Canyon Apache repose sur une excellente idée : priver Lucky Luke de son autorité morale en le faisant passer pour un traître auprès des deux camps. La symétrie entre le colonel O’Nollan et Patronimo, le rythme des retournements et la révélation finale donnent au récit une vraie personnalité. La construction devient parfois répétitive et la représentation des Apaches repose sur des clichés désormais très gênants, mais l’aventure conserve une satire efficace de la haine, de la vengeance et de l’absurdité guerrière.
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