Batman Forever
Titre original : Batman Forever
Avec : al Kilmer, Tommy Lee Jones, Jim Carrey et Nicole Kidman
Production / distribution : Warner Bros. et PolyGram Filmed Entertainment / Warner Bros.
Durée : 2 h 02
Adaptation : Comics
Sortie : 19 juillet 1995
Avec Batman Forever, Joel Schumacher abandonne l’univers gothique de Tim Burton au profit d’un spectacle fluorescent pensé pour un public plus large. Le film conserve quelques idées intéressantes autour de la culpabilité de Bruce Wayne et de la naissance de Robin, mais son scénario et sa mise en scène dénaturent complètement le Sphinx et Double-Face. Jim Carrey en fait des caisses tandis que Tommy Lee Jones tente désespérément d’exister à ses côtés, une rivalité visible à l’écran qui semble avoir prolongé les tensions vécues pendant le tournage.
Double-Face et le Sphinx s’unissent contre Batman
Depuis qu’il a été défiguré au cours d’un procès, l’ancien procureur Harvey Dent est devenu Double-Face. Persuadé que Batman est responsable de son accident, il multiplie les attaques contre Gotham dans l’espoir de tuer le justicier.
Bruce Wayne rencontre parallèlement Edward Nygma, un employé de Wayne Enterprises ayant conçu un appareil capable de projeter des programmes directement dans l’esprit de ses utilisateurs. Lorsque Bruce refuse de financer son invention, Nygma développe une obsession pour lui et adopte l’identité du Sphinx.
Les deux criminels finissent par s’associer, tandis que Bruce recueille Dick Grayson, jeune acrobate dont la famille a été assassinée par Double-Face. Animé par la vengeance, Dick souhaite accompagner Batman sous l’identité de Robin.
Gotham devient un parc d’attractions fluorescent
Dès les premières images, Batman Forever affirme sa rupture avec les deux films précédents. La ville sombre et gothique de Tim Burton disparaît au profit d’une métropole traversée par des lumières vertes, rouges et violettes.
Les immeubles deviennent gigantesques, les statues envahissent les décors et les véhicules adoptent des formes toujours plus extravagantes. Joel Schumacher conserve l’idée d’une Gotham artificielle, mais la transforme en fête foraine permanente.
Ce changement pouvait offrir une nouvelle identité intéressante à la saga. Certaines images évoquent effectivement les couleurs exagérées des comics et possèdent une véritable puissance graphique. Le problème vient de l’accumulation.
Chaque plan cherche à attirer l’attention par un éclairage, un mouvement de caméra ou un élément de décor supplémentaire. Cette surenchère finit par aplatir le spectacle : puisque tout est constamment excessif, plus rien ne semble réellement impressionnant.
Val Kilmer propose un Bruce Wayne convaincant
Remplaçant Michael Keaton, Val Kilmer offre une version plus classique de Bruce Wayne. Il possède l’élégance du milliardaire tout en laissant apparaître une véritable solitude.
Son Bruce semble plus à l’aise en société que celui de Michael Keaton, mais reste profondément marqué par la mort de ses parents. Des souvenirs enfouis remontent progressivement à la surface et l’obligent à s’interroger sur les raisons qui le poussent encore à porter le masque.
Val Kilmer se montre particulièrement convaincant dans les scènes calmes. Il donne à Bruce une retenue et une fragilité adaptées au conflit intérieur annoncé par le scénario. Le personnage envisage d’abandonner Batman sans savoir s’il existe encore en dehors de cette identité.
Son interprétation se retrouve malheureusement enfermée dans une mise en scène qui privilégie le spectacle. Les scènes introspectives sont raccourcies ou interrompues, tandis que les enjeux psychologiques disparaissent régulièrement derrière les gadgets et les pitreries des antagonistes.
Une réflexion psychologique abandonnée en chemin
Batman Forever cherche à explorer la dualité de Bruce Wayne. Ses cauchemars, ses souvenirs et la découverte du journal de son père l’amènent à comprendre qu’il a transformé une promesse d’enfant en condamnation personnelle.
Cette idée pouvait constituer le cœur du film. Bruce devait déterminer s’il restait Batman pour protéger Gotham ou parce que sa culpabilité l’empêchait de vivre autrement.
Le récit ne développe jamais suffisamment cette piste. Les souvenirs apparaissent par fragments et certaines révélations arrivent sans que le conflit ait véritablement occupé le centre de l’histoire.
On devine les traces d’un film plus intime consacré au traumatisme de Bruce. Mais cette dimension demeure ensevelie sous les couleurs, les poursuites et les numéros comiques. Batman Forever possède donc un sujet intéressant qu’il refuse constamment de traiter jusqu’au bout.
Robin offre un véritable miroir à Bruce Wayne
L’arrivée de Dick Grayson constitue l’une des parties les plus solides du film. Après l’assassinat de sa famille par Double-Face, le jeune acrobate est recueilli par Bruce et se laisse consumer par son désir de vengeance.
Bruce reconnaît immédiatement en lui l’enfant qu’il était autrefois. En cherchant à empêcher Dick de tuer le responsable de son malheur, il doit également s’interroger sur la colère qui nourrit sa propre croisade.
Cette relation donne un véritable sens à l’introduction de Robin. Dick ne représente pas seulement un futur partenaire : il permet à Bruce d’observer ce qu’il aurait pu devenir sans Alfred et sans les règles qu’il s’est imposées.
Chris O’Donnell apporte au personnage l’énergie et l’impatience nécessaires. Sa transformation en Robin reste précipitée, mais la relation entre les deux héros offre au film sa principale cohérence émotionnelle.

Le Sphinx privé de ce qui le définit
Edward Nygma aurait pu devenir l’adversaire idéal de cette histoire. Inventeur brillant, humilié par le refus de Bruce Wayne et obsédé par sa réussite, il possédait les motivations nécessaires pour devenir un véritable rival intellectuel.
Le scénario abandonne rapidement cette possibilité. Une fois devenu le Sphinx, Nygma n’utilise presque jamais les énigmes pour défier Batman. Son plan repose sur une machine capable d’absorber les connaissances des habitants par l’intermédiaire de leur télévision.
L’idée est aussi stupide qu’éloignée de l’essence du personnage. Le Sphinx devrait pousser Batman à réfléchir, transformer ses crimes en énigmes et tenter de prouver sa supériorité intellectuelle. Ici, son génie sert principalement à fabriquer un appareil magique et à découvrir l’identité du héros sans mener de véritable duel cérébral.
Quelques devinettes sont bien présentes, mais elles restent accessoires. Elles ne structurent jamais l’enquête et ne placent pas Batman face à une intelligence capable de le dépasser.
Jim Carrey en fait constamment trop
Jim Carrey sortait alors des succès d’Ace Ventura, The Mask et Dumb and Dumber. Batman Forever lui demande clairement de reproduire cette énergie comique plutôt que de construire une interprétation propre au Sphinx.
L’acteur multiplie les grimaces, les changements de voix, les gestes désarticulés et les regards adressés au public. Chaque apparition devient un nouveau numéro dans lequel il cherche à occuper la totalité de l’écran.
Cette démesure peut amuser durant les premières scènes, mais elle finit rapidement par devenir épuisante. Edward Nygma disparaît entièrement derrière Jim Carrey. Le spectateur ne voit plus un inventeur devenu criminel, mais l’acteur reproduisant les effets qui ont fait son succès dans ses comédies précédentes.
La responsabilité revient également à Joel Schumacher, qui encourage cette surenchère et construit chaque plan autour d’elle. Le réalisateur ne cherche jamais à contenir Carrey ou à faire apparaître la menace derrière les grimaces. Il semble au contraire considérer que plus l’acteur en fait, plus le personnage devient intéressant.
Le Sphinx n’est alors ni inquiétant ni véritablement intelligent. Il se transforme en personnage de cabaret, constamment en représentation devant une caméra qui lui abandonne tout l’espace.

Tommy Lee Jones tente d’exister à côté de Jim Carrey
Face à cette performance envahissante, Tommy Lee Jones semble chercher par tous les moyens à ne pas disparaître. Son Double-Face crie, rit, gesticule et multiplie lui aussi les expressions exagérées.
L’acteur possédait pourtant toutes les qualités nécessaires pour interpréter un Harvey Dent grave et tragique. Mais l’écriture ne lui donne presque aucune matière et la mise en scène l’enferme dans le même registre que le Sphinx.
Tommy Lee Jones paraît alors entrer dans une compétition avec Jim Carrey. Puisque son partenaire occupe chaque scène par son énergie, il augmente à son tour le volume de son jeu pour essayer d’exister à l’écran. Le résultat ne crée pas un contraste entre les deux méchants, mais un concours permanent de grimaces.
Cette rivalité semble avoir dépassé le cadre du film. Jim Carrey a raconté plusieurs années plus tard que Tommy Lee Jones lui avait ouvertement exprimé son hostilité pendant le tournage et lui avait reproché ses bouffonneries. Le récit de Carrey suggère donc une véritable tension entre les deux comédiens, même s’il ne permet évidemment pas de connaître toute la perception de Tommy Lee Jones. Entertainment Weekly et The Hollywood Reporter ont notamment rapporté cette anecdote.
À l’écran, ce conflit paraît presque visible. Jones ne semble pas construire son personnage avec Carrey, mais lutter pour conserver sa place dans des scènes entièrement dominées par son partenaire.
Double-Face réduit à une imitation du Joker
Le véritable problème demeure cependant le traitement scénaristique d’Harvey Dent. Double-Face est l’un des personnages les plus tragiques de l’univers de Batman : un ancien procureur et allié du héros, détruit par sa personnalité divisée et devenu incapable de décider sans consulter sa pièce.
Cette dualité aurait pu faire directement écho à celle de Bruce Wayne, partagé entre son identité publique et Batman. Le scénario disposait donc du meilleur antagoniste possible pour accompagner son sujet psychologique.
Mais Harvey est déjà Double-Face lorsque le film commence. Son passé est résumé en quelques secondes et sa relation avec Bruce Wayne n’existe pratiquement pas. Sa transformation ne possède aucune conséquence émotionnelle pour Batman.
Sa pièce devient par ailleurs un simple accessoire visuel. Double-Face la relance lorsqu’elle ne lui fournit pas le résultat souhaité, ce qui contredit entièrement le principe du personnage. Harvey ne se soumet plus au hasard : il l’utilise uniquement pour décorer ses crimes.
La mise en scène le transforme finalement en imitation du Joker de Jack Nicholson. Le rire, les costumes extravagants, les complices féminines et le goût du spectacle remplacent sa personnalité divisée. Tommy Lee Jones ne peut alors jouer que l’excès demandé par le scénario.
Deux antagonistes devenus interchangeables
Le Sphinx et Double-Face devraient représenter deux menaces profondément différentes. Le premier repose sur l’intelligence, les énigmes et le besoin de prouver sa supériorité. Le second incarne la dualité, le hasard et la destruction d’un homme autrefois respectable.
Dans Batman Forever, ils rient de la même manière, multiplient les mêmes grimaces et participent aux mêmes numéros. Ils deviennent deux pitres interchangeables dont la principale fonction consiste à agiter chaque scène.
Cette dénaturation affaiblit également Bruce Wayne. Le Sphinx aurait pu le confronter à une intelligence devenue obsessionnelle. Double-Face aurait pu refléter sa double identité. Les deux adversaires possédaient donc tout ce qui était nécessaire pour nourrir le thème principal du film.
Le scénario et la mise en scène préfèrent organiser une compétition d’excentricité entre leurs interprètes. Jim Carrey prend rapidement le dessus par son énergie, tandis que Tommy Lee Jones force son jeu pour ne pas être réduit à un simple accompagnateur.
Chase Meridian, une psychologue mal exploitée
Nicole Kidman incarne Chase Meridian, psychologue spécialisée dans les personnalités multiples. Son métier devrait lui permettre de jouer un rôle central dans l’exploration de la dualité de Bruce Wayne.
Certaines conversations abordent effectivement la frontière entre l’homme et son masque. Chase comprend que Batman est guidé par un traumatisme ancien et que son identité de justicier répond à un besoin profondément personnel.
Le scénario réduit pourtant rapidement le personnage à son attirance pour Batman. Chase alterne entre des analyses sérieuses et un comportement d’admiratrice fascinée par l’apparence physique du héros.
Sa relation avec Bruce forme alors un triangle amoureux artificiel dans lequel elle convoite, sans le savoir, deux facettes du même homme. Nicole Kidman apporte beaucoup de présence au rôle, mais son personnage finit inévitablement capturé par les antagonistes.
Comme avec ses deux méchants, le film dispose d’un personnage idéal pour approfondir son sujet, mais préfère l’utiliser de la manière la plus conventionnelle possible.

Un spectacle généreux mais épuisant
Joel Schumacher multiplie les morceaux de bravoure : attaque de banque, hélicoptère suspendu au-dessus de Gotham, sabotage d’un cirque et assaut final contre l’île du Sphinx.
Le film avance rapidement et ne manque ni de cascades ni de gadgets. Cette générosité lui permet de conserver une certaine efficacité comme divertissement, notamment grâce à l’arrivée de Robin et aux nombreux véhicules.
Mais l’action perd progressivement tout impact. Les plans inclinés, les néons, les dialogues criés et les effets visuels ne laissent presque aucune place au silence. Même les scènes supposées graves conservent le même rythme frénétique.
La musique d’Elliot Goldenthal accompagne parfaitement cette nouvelle direction. Elle mélange héroïsme, dissonances et sonorités carnavalesques tout en donnant au film une identité distincte de celle des compositions de Danny Elfman. La bande originale, portée notamment par Seal et U2, reste l’un des éléments les plus mémorables du long métrage.
Un film partagé entre psychologie et produit commercial
Batman Forever hésite constamment entre deux projets. Le premier voudrait explorer le traumatisme de Bruce Wayne, sa double identité et sa rencontre avec un jeune homme animé par la même vengeance.
Le second cherche à proposer un spectacle plus lumineux et facilement exploitable en produits dérivés après la noirceur de Batman : Le Défi. Les nouveaux véhicules, les costumes, les gadgets et l’accumulation de couleurs répondent clairement à cette volonté.
Ces deux approches pouvaient coexister, mais le film sacrifie presque toujours la première au profit de la seconde. Les scènes psychologiques paraissent provenir d’une version plus ambitieuse que le montage ne souhaite jamais véritablement assumer.
Le résultat conserve quelques qualités grâce à Val Kilmer et à la relation entre Bruce et Dick. Elles ne suffisent pas à compenser la transformation du Sphinx et de Double-Face en caricatures comiques.
En résumé
Batman Forever contient les bases d’une histoire intéressante sur la dualité et la transmission du traumatisme. Val Kilmer propose un Bruce Wayne convaincant et l’arrivée de Robin permet au héros d’affronter indirectement l’enfant en colère qu’il était autrefois.
Mais le scénario et la mise en scène étouffent cette dimension sous une surenchère de couleurs, de gadgets et de pitreries. Le Sphinx perd son intelligence et son goût des énigmes au profit d’une machine absurde. Double-Face est privé de sa tragédie et de sa personnalité divisée pour devenir une imitation bruyante du Joker.
Jim Carrey en fait constamment trop parce que Joel Schumacher lui abandonne la totalité de l’écran. Face à lui, Tommy Lee Jones tente d’exister en poussant son propre jeu vers la même exubérance, jusqu’à rendre les deux méchants presque impossibles à distinguer dans leur comportement. Leur conflit hors caméra semble finalement prolonger une opposition déjà perceptible dans le film.
Visuellement identifiable et parfois divertissant, Batman Forever demeure une occasion largement manquée. En voulant rendre Batman plus commercial et plus spectaculaire, le film dénature deux de ses meilleurs adversaires et laisse son véritable sujet psychologique inachevé.
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