Abandonner la bande dessinée est une idée qui m’a traversé l’esprit à plusieurs reprises et encore aujourd’hui.
Pas sur un coup de tête, ni par manque d’envie de créer, mais dans ces moments très calmes, souvent tard le soir, où l’on fait le bilan : le temps investi, l’énergie dépensée, et la réalité matérielle qui, elle, ne change pas.
Ce doute n’est pas spectaculaire. Il ne s’accompagne pas de grands gestes. Il s’installe doucement, à mesure que les années passent. Et il est loin d’être isolé.
Travailler à côté pour continuer à créer
Dans mon cas, la situation est simple : la bande dessinée ne me permet pas de vivre. J’ai donc un autre emploi, indispensable pour payer les factures. La BD occupe tout le reste du temps disponible. Elle s’invite le soir, les week-ends, entre deux journées déjà pleines.
Cette organisation finit par devenir une norme plus qu’une exception. Beaucoup d’auteurs et d’autrices vivent aujourd’hui dans cet équilibre fragile : créer sérieusement, s’investir pleinement, tout en sachant que la création ne couvrira pas les besoins essentiels.
Ce n’est pas un manque de passion. C’est une réalité économique.
Produire beaucoup, sans garantie de reconnaissance
Je publie une bande dessinée par semaine sur mon site. J’écris également trois articles par semaine. Tous les deux mois, je produis une BD de deux à quatre pages pour La Fringale Culturelle. Ce rythme est structurant. Il impose une discipline stricte, une organisation millimétrée, et très peu de place à l’improvisation.
Ce fonctionnement est loin d’être marginal dans la création indépendante actuelle. De nombreux artistes produisent énormément : pour rester visibles, pour exister dans un flux continu, pour ne pas disparaître des écrans et des algorithmes.
Mais cette intensité ne garantit rien. Elle n’assure ni sécurité financière, ni reconnaissance durable. Produire plus est devenu une condition de survie symbolique, pas une promesse de stabilité.
Le paradoxe moderne de la création
Nous vivons une époque étrange : jamais il n’a été aussi simple de publier, et jamais il n’a été aussi difficile d’en vivre. Les outils sont accessibles, les plateformes nombreuses, les possibilités de diffusion immenses. Pourtant, la valeur du travail créatif semble s’être diluée.
Dans la BD, ce paradoxe est particulièrement visible. Une planche peut demander des heures, parfois des jours de travail, pour être lue en quelques secondes. Ce décalage entre le temps de création et le temps de consommation n’est pas nouveau, mais il est aujourd’hui amplifié par les usages numériques.
Créer devient alors un exercice d’endurance.
Un doute qui ne touche pas que les inconnus
Ce sentiment de fatigue et de remise en question n’épargne pas les artistes reconnus. Art Spiegelman a évoqué la charge mentale et émotionnelle liée à la création d’une œuvre au long cours. Lewis Trondheim parle régulièrement du rapport au travail, à la répétition, à l’usure que provoque la durée.
Le doute n’est pas un signe d’échec. Il est souvent le symptôme d’un engagement profond. Plus on prend son travail au sérieux, plus la question du sens finit par s’imposer.
Quand l’envie d’abandonner la bande dessinée devient rationnelle
Penser à arrêter la BD n’est pas forcément une crise artistique. C’est parfois une conclusion logique face à un déséquilibre prolongé. Quand l’investissement est constant, que la charge de travail est élevée, et que la réalité matérielle ne suit pas, l’esprit cherche une issue.
L’envie d’abandonner surgit souvent non pas quand la passion disparaît, mais quand la fatigue s’accumule. Quand continuer exige de puiser dans des réserves de plus en plus profondes.
La solitude derrière la production
Créer, c’est aussi travailler seul. Prendre des décisions sans validation immédiate. Douter sans interlocuteur. Avancer sans savoir si le travail trouvera son public, ni quand. Cette solitude est rarement visible de l’extérieur, mais elle pèse sur la durée.
Les chiffres de publication, la régularité, la constance donnent parfois l’illusion d’une mécanique bien huilée. En réalité, derrière chaque contenu, il y a un effort répété, souvent silencieux.
Pourquoi continuer malgré tout ?
Si je continue aujourd’hui, ce n’est pas parce que la situation est confortable. C’est parce que créer reste une nécessité intérieure. Comme beaucoup d’autres artistes, raconter, dessiner, analyser le monde par la bande dessinée fait partie de mon équilibre.
Mais continuer ne signifie pas accepter aveuglément le système tel qu’il est. Nommer l’envie d’abandonner, c’est aussi refuser de masquer la réalité derrière un discours romantique sur la passion.
Une réalité qui dépasse largement la BD
Ce que vivent aujourd’hui de nombreux auteurs de bande dessinée rejoint une réalité plus large : celle des créateurs, des journalistes indépendants, des artistes, des freelances. Produire toujours plus, être constamment présent, sans que la reconnaissance économique suive.
Parler de ces doutes, ce n’est pas se plaindre.
C’est documenter une époque.
C’est mettre des mots sur une fatigue collective.
Parler d’abandonner la bande dessinée, ce n’est pas renoncer à créer. C’est nommer une réalité vécue par de nombreux auteurs, et refuser de faire semblant.






