Lucky Luke — Tome 3
Dalton City
Éditeur : Dargaud
Sortie originale : 1 janvier 1969
Joe Dalton découvre l’existence d’une ville abandonnée autrefois réservée aux hors-la-loi et décide de lui rendre sa vocation. Contraint de jouer le rôle du barman, Lucky Luke transforme progressivement cette utopie criminelle en piège. Goscinny et Morris livrent l’un des albums les plus inventifs consacrés aux Dalton.
Le grand rêve de Joe Dalton
Joe ne veut plus seulement braquer une banque ou s’évader de prison. Il ambitionne désormais de diriger une ville entière dans laquelle les bandits pourraient vivre sans craindre la justice.
Cette idée correspond parfaitement à sa mégalomanie. Devenu maire, patron du saloon et organisateur de la vie locale, Joe se donne l’importance qu’il estime mériter. Ses frères le suivent avec leur docilité habituelle, même si Averell comprend surtout que la ville devrait lui permettre de manger librement.
Goscinny offre ainsi aux Dalton une victoire provisoire. Ils possèdent leur territoire et peuvent théoriquement y imposer leurs règles, mais découvrent rapidement qu’un monde entièrement peuplé de criminels est presque impossible à organiser.
Une société sans loi qui recrée ses propres règles
Dalton City repose sur une contradiction savoureuse. La ville doit permettre à chacun de commettre librement des crimes, mais son fonctionnement exige malgré tout des horaires, des responsabilités et une certaine discipline.
Joe se retrouve donc à produire des règles pour administrer une communauté fondée sur le refus de la loi. Les bandits veulent profiter des commerces sans payer, tricher au jeu et se voler mutuellement, rendant toute activité normale impossible.
L’album devient une satire amusante du pouvoir. Même dans une société criminelle, le dirigeant doit maintenir l’ordre s’il veut conserver son autorité. Joe finit presque par reproduire les institutions qu’il prétend combattre.
Lucky Luke barman malgré lui
Capturé par les Dalton, Lucky Luke est obligé de devenir le barman du saloon. Cette position inhabituelle lui permet d’observer la ville et de préparer sa riposte sans affronter immédiatement ses adversaires.
Le héros joue parfaitement la comédie. Il sert les clients, participe à l’organisation des festivités et laisse Joe croire qu’il contrôle réellement la situation. Son calme contraste constamment avec l’agitation des Dalton.
Cette longue infiltration montre un Lucky Luke davantage manipulateur que tireur. Il comprend que la meilleure façon de vaincre les bandits consiste à exploiter leur cupidité, leur jalousie et leur incapacité à coopérer.
Lulu Carabine fait perdre la tête aux Dalton
La chanteuse Lulu Carabine apporte une nouvelle source de désordre. Joe et William tombent sous son charme, ce qui provoque une rivalité aussi soudaine que ridicule entre les deux frères.
Lulu ne reste pourtant jamais une simple récompense amoureuse. Elle comprend rapidement les rapports de force et accepte de participer au plan de Lucky Luke. Sa présence permet notamment d’organiser un mariage destiné à attirer tous les bandits de la région.
Inspirée visuellement de Mae West, elle possède suffisamment d’assurance pour tenir tête aux Dalton. Son rôle demeure surtout fonctionnel, mais elle donne au récit plusieurs scènes particulièrement efficaces.
Le mariage du crime
La cérémonie constitue le point culminant de l’absurdité. Toute la population criminelle se réunit pour célébrer une union dont les principaux intéressés ne maîtrisent déjà plus les conséquences.
Goscinny exploite les codes du mariage en les adaptant au monde des hors-la-loi. Les invités restent armés, les rivalités menacent d’exploser et la fête devient progressivement le piège imaginé par Lucky Luke.
Cette séquence réunit toutes les tensions installées auparavant : la jalousie entre les Dalton, l’autorité fragile de Joe et la méfiance naturelle des bandits. Le dénouement paraît inévitable, mais sa préparation est suffisamment précise pour rester extrêmement réjouissante.
Rantanplan, fidèle jusque dans l’erreur
Rantanplan accompagne les Dalton après leur évasion sans réellement comprendre la situation. Persuadé d’accomplir correctement son devoir, il multiplie les raisonnements absurdes et les initiatives inutiles.
Ses interventions restent relativement secondaires, mais elles complètent parfaitement le chaos de Dalton City. Le chien est probablement le seul personnage capable d’aider les criminels tout en se croyant au service de la justice.
Goscinny dose ici efficacement ses apparitions. Rantanplan ne détourne pas l’histoire de son idée centrale et intervient surtout pour ponctuer le récit de quelques gags bien placés.
Un décor conçu pour le désordre
Morris transforme la ville abandonnée en immense scène de théâtre. Le saloon, la rue principale et les bâtiments délabrés accueillent progressivement une foule de bandits aux silhouettes immédiatement reconnaissables.
Les différences de taille entre les Dalton sont utilisées dans les scènes collectives, tandis que les colères de Joe atteignent une intensité particulièrement comique. Le dessin accompagne parfaitement la montée du désordre.
La multiplication des personnages ne nuit jamais à la lisibilité. Même lors de la grande cérémonie finale, Morris conserve une mise en scène claire et permet à chaque gag de trouver sa place.
En résumé
Dalton City repose sur une idée brillante : permettre aux Dalton de construire une ville conforme à leurs rêves. Goscinny montre rapidement qu’une société entièrement composée de criminels doit elle aussi inventer des règles pour ne pas s’effondrer. Joe trouve ici l’un de ses meilleurs rôles, Lucky Luke mène une remarquable opération d’infiltration et Lulu Carabine apporte une présence pleine d’assurance. Quelques péripéties restent prévisibles, mais la construction comique et la richesse du décor placent l’album parmi les meilleures aventures des Dalton.
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