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La Belle Province

Couverture de La Belle Province

Les Aventures de Lucky Luke d’après Morris — Tome 1

La Belle Province

Laurent Gerra et Achdé

Éditeur : Lucky Comics

Sortie originale : 17 septembre 2004

4/5

Publié en 2004, La Belle Province marque le véritable début des aventures de Lucky Luke après la disparition de Morris. Laurent Gerra et Achdé conduisent le cow-boy au Québec, où Jolly Jumper poursuit une jument dont il est tombé amoureux. Une reprise rassurante et souvent drôle, portée par un dessin convaincant, même si les expressions locales et les caricatures de célébrités occupent parfois trop de place.

Une reprise particulièrement délicate

Après la mort de Morris en 2001, confier Lucky Luke à une nouvelle équipe représentait un risque considérable. Il fallait conserver l’identité graphique de la série tout en trouvant une voix capable de succéder à ses nombreux scénaristes.

Achdé avait déjà dessiné le récit court Le Cuisinier français, mais La Belle Province constitue sa première aventure complète. Son travail rassure immédiatement : Lucky Luke, Jolly Jumper et les décors du western restent parfaitement reconnaissables.

La transition graphique se montre ainsi beaucoup plus naturelle qu’on pouvait le craindre. Le scénario, lui, cherche davantage à marquer cette nouvelle période en envoyant le héros dans un territoire encore peu exploré par la série.

Jolly Jumper provoque le voyage

L’idée de faire tomber Jolly Jumper amoureux permet de déplacer Lucky Luke sans lui confier une mission traditionnelle. Le cow-boy se rend au Québec principalement pour rendre sa joie de vivre à son fidèle compagnon.

Cette motivation apporte une dimension affective inhabituelle. Lucky Luke accepte de quitter son environnement et de parcourir une longue distance pour un cheval dont il prétend parfois supporter difficilement les réflexions.

Jolly Jumper devient ainsi le véritable moteur de l’aventure. Son histoire avec la jument Province reste simple, mais elle souligne la complicité entre le héros et sa monture sans leur faire abandonner leur ironie habituelle.

Lucky Luke découvre le Québec

Comme dans les meilleurs albums de voyage, le héros devient un étranger confronté à une langue et à des habitudes qu’il croit d’abord connaître. Le français québécois provoque naturellement de nombreux malentendus.

Laurent Gerra exploite les expressions locales, les jurons, la cuisine et les particularités culturelles de la province. Le décalage fonctionne bien lorsque Lucky Luke tente de comprendre le sens réel des mots employés autour de lui.

Cette abondance devient cependant parfois démonstrative. Certaines répliques paraissent écrites uniquement pour introduire une nouvelle expression québécoise, quitte à interrompre momentanément l’intrigue.

Un Québec construit par les références

L’album fait apparaître ou évoque de nombreuses personnalités québécoises, parmi lesquelles Céline Dion, René Angélil, Robert Charlebois et Gilles Vigneault.

Ces caricatures créent une complicité immédiate avec les lecteurs capables de les reconnaître. Elles participent également à la dimension festive et chaleureuse du voyage.

Leur accumulation produit néanmoins un effet de catalogue. Le Québec semble parfois résumé à ses vedettes, à sa poutine et à ses expressions les plus célèbres. La satire reste affectueuse, mais elle observe rarement la province au-delà de ces signes facilement identifiables.

Certaines références françaises, déjà très liées au contexte médiatique de 2004, ont également moins bien vieilli que les gags fondés sur les personnages.

Une intrigue classique derrière le dépaysement

Au-delà du voyage de Jolly Jumper, Lucky Luke découvre des propriétaires menacés par des hommes cherchant à prendre le contrôle de leurs terres. Le scénario retrouve alors une structure familière : des citoyens ordinaires subissent les pressions d’un entrepreneur puissant et de ses hommes de main.

Cette intrigue permet de replacer Lucky Luke dans son rôle de justicier. Elle apporte les affrontements et les dangers nécessaires après une première partie principalement fondée sur le choc culturel.

L’antagoniste manque toutefois de personnalité. Ses méthodes sont suffisamment brutales pour justifier l’intervention du héros, mais il ne possède ni l’excentricité ni l’intelligence des meilleurs adversaires de la série.

Une critique discrète de la modernisation

Derrière les gags québécois, l’album oppose deux conceptions du territoire. Les habitants souhaitent préserver leurs terres et leur mode de vie, tandis que des intérêts économiques cherchent à imposer une exploitation plus rentable.

Ce conflit entre enracinement local et puissance financière aurait pu donner davantage de profondeur au récit. Il reste souvent placé derrière les références culturelles et les aventures sentimentales de Jolly Jumper.

Laurent Gerra pose néanmoins une question intéressante : comment une communauté peut-elle conserver son identité face à ceux qui souhaitent transformer son territoire en simple source de profit ?

Cette idée annonce, de manière encore prudente, les sujets politiques et sociaux que les scénaristes suivants développeront davantage.

Lucky Luke conserve son caractère

Le héros reste calme, observateur et capable de s’adapter rapidement à un environnement différent. Il réagit aux excentricités québécoises sans mépris et accepte progressivement les règles locales.

Laurent Gerra évite de modifier artificiellement sa personnalité pour marquer la reprise. Lucky Luke reste le même personnage, mais son rapport avec Jolly Jumper bénéficie d’une attention particulière.

Le cow-boy se montre cependant assez peu impliqué pendant une partie du récit. Il suit sa monture, découvre le pays, puis intervient lorsque la menace devient évidente. Sa trajectoire reste donc plus fonctionnelle que véritablement personnelle.

Achdé réussit le passage de relais

Le dessin constitue la principale réussite de La Belle Province. Achdé restitue la silhouette, les expressions et les mouvements de Lucky Luke avec une remarquable fidélité.

Jolly Jumper bénéficie d’un soin particulier. Son coup de foudre, son abattement et ses réactions jalouses reposent largement sur le dessin et donnent au personnage une expressivité très efficace.

Les paysages québécois offrent également une variation intéressante sur les grands espaces habituels. Achdé reprend les codes de Morris sans produire une imitation froide, même si son style personnel reste encore discret dans ce premier album.

Une reprise respectueuse avant tout

La Belle Province cherche manifestement à rassurer les lecteurs. Les auteurs ne bouleversent ni la personnalité du héros ni la construction générale de ses aventures.

Cette prudence paraît compréhensible pour un premier album après Morris. Elle empêche parfois le livre d’affirmer une identité totalement nouvelle, mais garantit une continuité solide.

Le voyage au Québec et le rôle central de Jolly Jumper suffisent à distinguer cette histoire. Malgré ses références envahissantes, elle prouve que Lucky Luke peut continuer à vivre sous le crayon d’un autre dessinateur.

En résumé

La Belle Province réussit l’essentiel : assurer la reprise de Lucky Luke après la disparition de Morris sans trahir l’identité de la série. Achdé livre un dessin remarquablement fidèle et Jolly Jumper devient le moteur affectif d’un voyage plaisant au Québec. Laurent Gerra multiplie les expressions locales et les caricatures avec une affection évidente, même si leur accumulation transforme parfois la province en décor de carte postale. L’intrigue reste classique et son adversaire manque de relief, mais l’humour, le dépaysement et la qualité graphique font de ce premier tome une reprise convaincante.

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