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L’Arche de Rantanplan

Couverture de L’Arche de Rantanplan

Les Aventures de Lucky Luke d’après Morris — Tome 10

L’Arche de Rantanplan

Jul et Achdé

Éditeur : Dargaud

Sortie originale : 21 octobre 2022

4/5

Publié en 2022, L’Arche de Rantanplan confronte Lucky Luke aux premiers mouvements américains de défense des animaux. Jul et Achdé abordent un sujet contemporain sans renoncer aux codes du western humoristique. La satire se montre pertinente et étonnamment équilibrée, même si certains personnages défendent des positions volontairement très caricaturales.

La cause animale arrive dans l’Ouest

Le scénario s’inspire librement d’Henry Bergh, fondateur au XIXe siècle de la Société américaine pour la prévention de la cruauté envers les animaux. Il devient ici Ovide Byrde, un militant déterminé à protéger toutes les créatures de l’Ouest.

Cette base historique correspond parfaitement à la tradition de Lucky Luke. Comme Goscinny avant lui, Jul part d’un personnage ou d’un phénomène réel pour construire une satire capable de parler directement au lecteur contemporain.

L’album évoque la souffrance animale, l’élevage intensif, la consommation de viande et le statut juridique des animaux. Ces sujets pourraient sembler artificiellement modernes dans un western, mais leur ancrage historique leur donne une véritable légitimité.

Rantanplan devient un symbole

Après avoir hérité d’une immense fortune, Rantanplan se retrouve au centre d’une bataille qui le dépasse totalement. Ovide Byrde voit en lui une victime à protéger et un symbole idéal pour populariser son combat.

Le décalage fonctionne parfaitement : tout le monde prête des intentions politiques ou philosophiques à un chien qui ne comprend presque rien à ce qui lui arrive. Sa naïveté habituelle devient ainsi l’un des moteurs de la satire.

Rantanplan occupe réellement le centre de l’album sans perdre sa personnalité. Jul résiste à la tentation de le rendre soudainement intelligent ou héroïque. Le personnage reste fidèle à lui-même, ce qui rend son influence involontaire encore plus amusante.

Une satire relativement équilibrée

Jul ne tourne pas simplement la défense des animaux en ridicule. Ovide Byrde soulève des questions légitimes et révèle certaines brutalités considérées comme normales dans l’Ouest.

L’album montre cependant comment une cause juste peut conduire à des comportements absurdes lorsqu’elle devient totalement rigide. Byrde refuse progressivement toute nuance et applique les mêmes principes à des situations très différentes.

À l’inverse, les éleveurs et les amateurs de viande ne sont pas présentés comme des modèles raisonnables. Leur refus de réfléchir à leurs pratiques alimente directement le conflit. Lucky Luke se retrouve donc entre deux camps incapables de s’écouter.

Lucky Luke dans un rôle d’arbitre

Lucky Luke n’est ni un militant convaincu ni un défenseur aveugle des traditions. Sa position extérieure lui permet d’observer les contradictions de chaque groupe et de chercher une solution pragmatique.

Cette neutralité correspond bien au personnage. Le cow-boy solitaire intervient pour empêcher les violences plutôt que pour imposer une opinion. Il peut reconnaître la nécessité de protéger les animaux tout en refusant les excès commis au nom de cette protection.

Son rôle manque parfois d’intensité dramatique, car il passe une partie de l’album à suivre les événements. Cette position d’arbitre lui permet néanmoins de préserver l’équilibre de la satire.

Jolly Jumper face à la libération animale

La relation entre Lucky Luke et Jolly Jumper offre naturellement un contrepoint aux discours d’Ovide Byrde. Leur complicité repose sur une confiance ancienne, même si Jolly Jumper demeure techniquement la monture du cow-boy.

Jul exploite cette ambiguïté avec humour. La volonté de libérer tous les animaux conduit à s’interroger sur des relations qui ne reposent pas nécessairement sur la domination ou la maltraitance.

Les réflexions sarcastiques de Jolly Jumper comptent parmi les meilleurs dialogues de l’album. Son intelligence lui permet de commenter les contradictions humaines sans transformer l’histoire en démonstration trop sérieuse.

Les références contemporaines restent très visibles

Véganisme, communication militante, actions spectaculaires et polarisation des débats : Jul transpose ouvertement plusieurs controverses actuelles dans l’Ouest américain.

Ces rapprochements donnent à l’album une grande lisibilité et permettent plusieurs jeux de mots efficaces. Ils risquent aussi de dater certaines séquences, tant les comportements représentés rappellent précisément ceux des réseaux sociaux et des mouvements militants contemporains.

Quelques gags paraissent plus démonstratifs que naturels. L’auteur souhaite parfois si clairement faire passer une référence moderne que les personnages deviennent les porte-parole du sujet plutôt que les acteurs d’une aventure.

Une intrigue parfois dominée par son message

Le conflit autour de Rantanplan et de son héritage fournit un fil conducteur solide. Les différents camps ont des intérêts identifiables et la présence d’une immense fortune entretient les convoitises.

Le scénario reste cependant très concentré sur son débat. Les péripéties servent souvent à illustrer une nouvelle position sur la cause animale plutôt qu’à créer un véritable suspense.

Cette construction ne rend jamais la lecture ennuyeuse, mais elle limite légèrement la dimension western. L’album fonctionne davantage comme une comédie sociale située dans l’Ouest que comme une aventure pleine de dangers.

Achdé maîtrise pleinement la série

Achdé livre un dessin fidèle à l’héritage de Morris et particulièrement efficace dans les scènes réunissant humains et animaux. Rantanplan bénéficie d’expressions très réussies, capables de traduire son incompréhension permanente.

Les décors, les rassemblements et les affrontements restent parfaitement lisibles. Le dessinateur maîtrise également le rythme des gags visuels et laisse suffisamment d’espace aux dialogues très présents de Jul.

La fidélité graphique ne l’empêche plus d’apporter sa propre souplesse aux personnages. Après plusieurs albums, Achdé ne donne plus seulement l’impression de prolonger Morris : il habite désormais pleinement l’univers de Lucky Luke.

En résumé

L’Arche de Rantanplan utilise intelligemment le western pour parler de la défense des animaux, du véganisme et de la radicalisation des débats. Jul prend au sérieux la nécessité de protéger les animaux tout en montrant les absurdités auxquelles peut conduire une application aveugle des principes. Rantanplan se révèle parfait dans son rôle de symbole involontaire, tandis qu’Achdé livre un dessin expressif et parfaitement maîtrisé. Quelques références appuyées et une intrigue parfois dominée par son message empêchent l’album d’atteindre les sommets de la série, mais cette aventure reste drôle, actuelle et remarquablement équilibrée.

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