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Opikanoba

Couverture de Opikanoba

Peter Pan — Tome 2

Opikanoba

Régis Loisel

Éditeur : Vents d’Ouest

Sortie originale : 1 septembre 1992

5/5

Après la misère et la violence du Londres victorien, Peter franchit enfin la frontière du merveilleux. Aidé par Clochette et sa poussière de fée, il atteint le Pays imaginaire… mais son arrivée ne ressemble en rien à un conte merveilleux. Il tombe directement chez des pirates avant de découvrir Pan et les créatures qui peuplent l’île. Avec Opikanoba, Régis Loisel révèle progressivement son véritable projet : son Pays imaginaire n’est pas l’opposé lumineux du monde réel, mais un univers où les peurs de l’enfance peuvent prendre corps.

Le Pays imaginaire n’est pas le paradis attendu

Le premier tome rendait presque nécessaire la fuite de Peter. Face à la pauvreté, à l’alcoolisme et à la brutalité du monde adulte, partir vers un autre monde pouvait sembler être la promesse d’une délivrance. Opikanoba prend immédiatement cette attente à contre-pied.

Le merveilleux est bien présent. Loisel introduit pirates, sirènes, centaures, lutins et autres créatures fantastiques, tandis que Pan apparaît comme le chef de ce peuple étrange. Mais derrière cette féerie subsiste constamment une menace. Peter découvre un univers où l’on peut voler et vivre des aventures extraordinaires, mais aussi mourir.

Cette ambiguïté est essentielle. Le Pays imaginaire ne soigne pas les blessures de Peter : il leur donne un nouveau terrain pour s’exprimer.

Peter reste un enfant profondément imprévisible

Peter est certainement l’élément le plus fascinant du récit. Maintenant qu’il a quitté Londres, Loisel aurait pu en faire progressivement le héros aventureux que l’on connaît. Il préfère conserver tout ce que le premier album avait installé de dérangeant chez lui.

Peter est courageux, drôle et incroyablement débrouillard, mais aussi égocentrique et parfois inconscient du danger. Lorsque les pirates lui proposent de rejoindre leur équipage, il peut envisager l’idée comme une nouvelle aventure sans immédiatement comprendre ce qu’ils représentent.

C’est précisément cette ambiguïté qui rend cette version du personnage passionnante. Loisel ne cherche pas encore à expliquer définitivement pourquoi Peter refusera de grandir. Il montre plutôt un enfant qui a déjà développé des mécanismes lui permettant de transformer la violence en jeu.

Pan apporte une idée particulièrement forte à la réécriture

L’introduction de Pan est l’une des grandes réussites de ce deuxième volume. Loisel utilise la mythologie entourant le nom de Peter Pan pour construire sa propre genèse du personnage. Pan n’est donc pas simplement une référence : il devient une pièce essentielle de cette reconstruction.

Peter apprend qu’il a été amené sur l’île pour aider ses habitants à protéger leur trésor contre les pirates. Il n’est donc pas arrivé là complètement par hasard.

Cette révélation change la nature du récit. Peter Pan n’est plus seulement l’histoire d’un enfant qui s’évade du réel. Peter commence à prendre place dans une histoire qui existait avant lui, avec ses conflits, ses règles et ses dangers.

L’Opikanoba transforme la peur en territoire

C’est évidemment l’idée centrale de l’album. L’Opikanoba est une région désolée et brumeuse dans laquelle chacun est confronté à ses propres peurs et à ses instincts les plus violents.

Loisel trouve ici un concept qui correspond parfaitement à sa vision de Peter Pan. Depuis le premier tome, il s’intéresse moins au merveilleux pour lui-même qu’à ce qu’il peut révéler de l’enfance. Dans l’Opikanoba, les terreurs intérieures deviennent presque physiques.

Le procédé permet également de comprendre que le Pays imaginaire fonctionne selon une logique psychologique davantage que géographique. Ce monde semble capable d’absorber les rêves, les fantasmes et les traumatismes de ceux qui le parcourent. Derrière l’aventure fantastique se dessine donc quelque chose de beaucoup plus inquiétant.

La noirceur de Londres n’a finalement pas disparu

Visuellement, le contraste avec Londres est évident. Les ruelles étouffantes laissent place à la végétation, aux grands espaces et aux créatures fantastiques. Pourtant, Loisel ne rend jamais son univers complètement lumineux.

Son trait reste rugueux, extrêmement vivant et parfois presque grotesque. Les pirates ont des silhouettes exagérées, les créatures fantastiques ne sont pas toutes rassurantes et les décors semblent pouvoir devenir menaçants à tout instant.

La couleur participe énormément à cette atmosphère. La couverture elle-même est révélatrice : Peter et une jeune fille sont allongés dans l’herbe, dans une composition qui pourrait sembler paisible, mais l’immense espace verdâtre qui les entoure crée presque une sensation d’écrasement. Le merveilleux de Loisel n’est jamais totalement confortable.

Loisel commence réellement à construire sa propre mythologie

C’est dans ce deuxième tome que l’ampleur du projet apparaît clairement. Londres pouvait encore être considéré comme une préquelle sombre à Peter Pan. Opikanoba montre que Loisel va beaucoup plus loin.

Il reprend les éléments familiers de l’univers de J. M. Barrie, mais modifie leurs relations et imagine une histoire antérieure susceptible de conduire progressivement vers le mythe connu. Les pirates sont déjà présents, Clochette également, mais rien n’est encore exactement à la place que nous lui connaissons.

C’est cette liberté qui empêche la série de devenir une simple adaptation. Loisel ne raconte pas Peter Pan une nouvelle fois : il construit son propre chemin pour arriver jusqu’à lui.

En résumé

Opikanoba confirme pleinement les promesses de Londres. Après avoir expliqué pourquoi Peter pouvait vouloir fuir le monde réel, Régis Loisel lui offre enfin un monde merveilleux… pour immédiatement montrer que celui-ci possède ses propres monstres.

L’album gagne en aventure et en fantastique sans perdre la profondeur psychologique du premier tome. L’Opikanoba est à ce titre une formidable invention : un territoire où les peurs deviennent presque concrètes et qui résume parfaitement cette vision d’un Pays imaginaire façonné autant par les rêves que par les traumatismes.

Graphiquement, Loisel déploie davantage son univers et peut enfin laisser exploser son goût pour les créatures, les silhouettes exagérées et les décors organiques. Opikanoba est moins oppressant que Londres, mais certainement pas plus rassurant. Et c’est précisément ce mélange de merveilleux, d’humour, de cruauté et de mélancolie qui commence à donner à cette version de Peter Pan une identité exceptionnelle.

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