Les Aventures de Tintin — Tome 24
Tintin et l’Alph-Art
Éditeur : Casterman
Sortie originale : 1 octobre 1986
Publié trois ans après la mort d’Hergé, Tintin et l’Alph-Art rassemble les esquisses et les notes préparatoires de la dernière aventure de Tintin. Son inachèvement empêche de le juger comme un album traditionnel, mais lui donne une valeur unique : il dévoile la construction d’une histoire et invite chaque lecteur à en imaginer la conclusion.
Plusieurs aventures envisagées avant l’Alph-Art
Tintin et l’Alph-Art n’est pas le seul projet abandonné par Hergé. Après plusieurs décennies passées avec son personnage, l’auteur cherche régulièrement une manière de renouveler la série sans reproduire ses anciennes aventures.
À la fin des années 1950, il commence notamment Le Thermozéro, sur un scénario de Greg. L’histoire devait tourner autour d’un objet contenant une matière radioactive, convoité par différentes organisations. Hergé réalise le découpage et le crayonné de huit planches, mais abandonne le projet, ne parvenant pas à s’approprier pleinement un récit écrit par un autre. Il en imagine ensuite une variation intitulée Le Stylo soporifique, elle aussi laissée inachevée.
Avant Tintin au Tibet, Hergé envisage également un retour en Amérique auprès d’une population autochtone menacée par une compagnie pétrolière, une aventure dans laquelle Nestor aurait été accusé à tort d’un crime commis par les frères Loiseau, ainsi qu’une expédition dans une région polaire.
Après Tintin et les Picaros, son projet le plus ambitieux devait se dérouler entièrement dans un aéroport. Intitulée provisoirement Un jour d’hiver, dans un aéroport, cette aventure aurait réuni de nombreux personnages de la série. Le lecteur aurait pu commencer l’album à n’importe quelle page et revenir finalement à son point de départ.
La complexité de cette construction finit par décourager Hergé. Il conserve néanmoins certaines idées autour de l’art contemporain et de l’intérêt soudain de Haddock pour la peinture. Elles deviennent progressivement le point de départ de Tintin et l’Alph-Art.
Une plongée prometteuse dans le marché de l’art
Haddock se découvre une passion soudaine pour l’art contemporain après avoir rencontré le mystérieux Endaddine Akass. Lorsque le propriétaire d’une galerie est assassiné, Tintin soupçonne l’existence d’un trafic dissimulé derrière le mouvement de l’Alph-Art.
L’idée de départ se montre particulièrement intéressante. Hergé s’éloigne des révolutions, des complots militaires et des grandes expéditions pour explorer un milieu dominé par l’argent, les apparences et la fabrication de la valeur.
L’intrigue rejoint les préoccupations personnelles de l’auteur, devenu lui-même collectionneur et peintre. Elle aurait pu offrir à Tintin l’un de ses sujets les plus contemporains.
Une satire encore à l’état d’ébauche
À travers l’enthousiasme naïf de Haddock, Hergé semble vouloir se moquer des modes artistiques, des discours incompréhensibles et des acheteurs davantage attirés par la réputation d’une œuvre que par son contenu.
La critique ne se limite pourtant pas à un rejet de l’art moderne. Hergé s’intéresse surtout aux individus qui utilisent l’art pour impressionner, spéculer ou dissimuler des activités criminelles.
Galeries branchées, émissions de télévision, sectes et faux tableaux inscrivent également l’histoire dans la société du début des années 1980. Cette modernisation reste parfois hésitante, mais elle montre qu’Hergé ne souhaitait pas simplement reproduire les recettes du passé.
Endaddine Akass, un adversaire intrigant
Endaddine Akass apparaît comme un gourou mêlant art, spiritualité, influence médiatique et activités douteuses. Sa capacité à séduire les personnalités qui l’entourent en fait un adversaire très différent des criminels traditionnels de la série.
Plusieurs indices suggèrent qu’Hergé envisageait de lui donner un lien avec un ancien ennemi de Tintin. Cette révélation ne semble cependant pas avoir été définitivement arrêtée.
Cette incertitude contribue aujourd’hui à l’intérêt du personnage. Endaddine Akass demeure une énigme que chaque lecteur peut interpréter à partir des fragments laissés par Hergé.
Les coulisses de la création d’un Tintin
L’édition rassemble trois planches crayonnées, quarante-deux pages esquissées et différents fragments de scénario. Les dessins passent ainsi de compositions relativement détaillées à de simples silhouettes accompagnées de dialogues provisoires.
Cette présentation permet d’observer directement la méthode de travail d’Hergé. Le lecteur découvre ses hésitations, ses corrections et la manière dont une scène évolue progressivement avant d’atteindre sa forme définitive.
La lecture n’est naturellement pas aussi fluide que celle d’un album terminé. Elle offre cependant quelque chose que les autres aventures ne montrent jamais : la fabrication même d’un Tintin, avec ses recherches, ses fausses pistes et ses possibilités abandonnées.
Une intrigue que le lecteur peut prolonger
Le récit s’interrompt alors que Tintin se trouve directement menacé. Hergé n’a laissé ni conclusion définitive ni indications suffisantes pour reconstituer avec certitude ce qu’il souhaitait raconter.
Cette absence de fin peut être frustrante, mais elle donne aussi à l’album une place unique. Chacun peut interpréter les indices, décider de la véritable identité d’Endaddine Akass et imaginer le moyen par lequel Tintin aurait échappé au danger.
L’inachèvement transforme ainsi le lecteur en participant. Au lieu de recevoir une conclusion imposée, il doit prolonger lui-même l’aventure à partir des éléments laissés par Hergé.
Fallait-il terminer l’album sans Hergé ?
Après la mort de l’auteur, une autre équipe aurait pu achever le dessin et combler les parties manquantes du scénario. Le choix a finalement été fait de publier les documents dans leur état de préparation.
Cette décision permet de distinguer clairement ce qu’Hergé avait réellement créé de ce qu’un continuateur aurait dû inventer. Une version terminée aurait probablement été plus agréable à lire, mais elle n’aurait jamais constitué entièrement son œuvre.
Tintin et l’Alph-Art assume donc ses manques au lieu de les dissimuler. Cette présentation respecte le travail d’Hergé tout en permettant au public de découvrir les dernières directions qu’il envisageait pour la série.
En résumé
Tintin et l’Alph-Art contient les bases d’une aventure passionnante sur l’art contemporain, la spéculation et la manipulation. Son récit incomplet ne peut offrir la maîtrise narrative des meilleurs albums, mais son intérêt se trouve ailleurs : il dévoile la méthode de travail d’Hergé et permet d’assister à la construction progressive d’un Tintin. L’absence de conclusion laisse également au lecteur la liberté d’imaginer sa propre fin. Une œuvre forcément imparfaite, mais fascinante et absolument unique dans la série.
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