Culture & Société

La modération algorithmique, ennemie de la nuance culturelle

La crise traversée récemment par le groupe Les Amis de la BD n’est pas un simple incident isolé. Elle est le symptôme visible d’un problème beaucoup plus large : l’incompatibilité croissante entre la culture — dans toute sa complexité — et la modération algorithmique imposée par les grandes plateformes sociales. Lorsque des espaces dédiés à la bande dessinée, pourtant respectueux et modérés, se retrouvent menacés de disparition, c’est toute la question de la place de la nuance culturelle sur le web qui se pose.

Depuis plus de dix ans, Les Amis de la BD constituent un espace de partage, de découverte et de discussion autour du neuvième art. Montrer des planches, évoquer des auteurs, rappeler le contexte de création : autant de gestes essentiels pour faire vivre la bande dessinée au-delà des simples sorties commerciales. Pourtant, cette richesse visuelle devient aujourd’hui un facteur de fragilité.

Les amis de la BD n’ont pas que des amis

Adrien Laurent, administrateur du groupe, a récemment alerté sur l’accumulation de sanctions liées à des publications parfois anciennes, parfois impossibles à identifier précisément. Des décisions prises sans explication claire, sans possibilité de dialogue, et souvent longtemps après la mise en ligne des contenus. Une situation analysée et relayée notamment par Comixtrip, média spécialisé dans l’actualité bande dessinée.

Le cœur du problème : une modération sans contexte

La modération algorithmique repose sur une logique fondamentalement incompatible avec la culture. Là où l’art demande du recul, de la lecture, de la contextualisation, l’algorithme fonctionne par reconnaissance de formes, par mots-clés, par probabilités. Il ne lit pas une œuvre, il isole un fragment.

En bande dessinée, une image n’existe jamais seule. Elle s’inscrit dans une narration, un rythme, une intention. Une nudité peut être poétique, politique ou simplement descriptive. Une scène violente peut être symbolique, critique ou dénonciatrice. Mais pour une IA de modération, ces nuances disparaissent immédiatement. Ce qui reste, c’est un signal jugé “à risque”.

La bande dessinée, victime idéale des faux positifs

La BD cumule tous les éléments qui affolent les systèmes automatiques : images fixes, corps dessinés, violence stylisée, ambiances sombres, détournement graphique du réel. À cela s’ajoutent les signalements abusifs ou malveillants, qui alimentent encore davantage la machine algorithmique.

Le résultat est souvent le même : une sanction sans justification intelligible, parfois sans même que l’image incriminée soit encore accessible aux administrateurs. La culture se retrouve jugée hors de son contexte, amputée de son sens, réduite à une simple anomalie visuelle.

L’absence de recours humain, un angle mort inquiétant

Ce qui rend la situation particulièrement préoccupante, c’est l’absence quasi totale de recours humain sur des plateformes comme Facebook. La décision algorithmique s’impose comme une vérité définitive. L’utilisateur n’a ni interlocuteur réel, ni espace d’explication, ni possibilité de défendre une intention artistique ou éditoriale.

Censure algorithmique

Comme le souligne Yaneck Chareyre, journaliste chez Comixtrip et professionnel de la communication numérique, même les communautés les plus sérieuses n’ont aujourd’hui aucune garantie de survie. La plateforme décide, sanctionne, archive, et passe à autre chose. La culture, elle, encaisse.

Une logique de précaution qui étouffe la création

Ces algorithmes ne sont pas conçus pour comprendre l’art, mais pour limiter les risques juridiques et réputationnels. Dans le doute, ils préfèrent supprimer plutôt que comprendre. Cette logique produit un effet pervers majeur : l’auto-censure.

Administrateurs, auteurs et médias culturels apprennent peu à peu à éviter certaines images, certains extraits, certains sujets. Non pas par choix éditorial, mais par peur de disparaître. La culture se normalise, se lisse, perd ce qui fait sa force : la capacité à déranger, à questionner, à montrer ce que d’autres préfèrent ne pas voir.

Un problème qui dépasse la BD

Les Amis de la BD ne sont pas un cas isolé. D’autres communautés culturelles, médias indépendants, auteurs ou collectifs font le même constat. Tant que la culture reste compatible avec les grilles de lecture algorithmiques, elle est tolérée. Dès qu’elle devient complexe, ambiguë ou dérangeante, elle devient un problème.

Ce n’est pas un dysfonctionnement, mais une conséquence logique d’un système où la nuance est perçue comme un coût inutile.

Repenser nos espaces de culture

La question n’est donc plus seulement de savoir comment éviter les sanctions, mais où et comment parler culture durablement. Si la bande dessinée — art du récit, du corps, de la suggestion et du hors-champ — ne peut plus être montrée sans être mal interprétée par une IA, alors il faut accepter une réalité inconfortable : les grandes plateformes sociales ne sont pas des espaces neutres de diffusion culturelle.

Elles sont des filtres.

Et la nuance, par définition, passe mal à travers un filtre algorithmique.

abonnement
previous arrow
next arrow
Shadow

Similar Posts

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Mikl Mayer

GRATUIT
VOIR