La publication d’un dessin signé Salch dans Charlie Hebdo a suscité une vague d’indignation rarement aussi massive et transversale. En cause : une illustration représentant deux skieurs brûlés dévalant une piste, accompagnée de la légende « Les brûlés font du ski. La comédie de l’année », clin d’œil assumé au film culte Les Bronzés font du ski.
Le dessin fait référence à l’incendie survenu dans le bar Le Constellation à Crans-Montana, qui a coûté la vie à 40 personnes, principalement des adolescents et de jeunes adultes, et fait plus d’une centaine de blessés, dont plusieurs grands brûlés encore hospitalisés.
La polémique n’est pas nouvelle : Charlie Hebdo choque, dérange, provoque depuis des décennies. Mais ici, la réaction dépasse le simple rejet du « mauvais goût ». Elle interroge la fonction même de la satire, et ce qu’il se passe lorsqu’elle ne désigne plus clairement sa cible.
Un drame réel, récent, et humainement identifiable
Le contexte est déterminant. Le drame de Crans-Montana n’est ni ancien, ni abstrait. Il implique des victimes identifiées, parfois mineures — la plus jeune avait 14 ans —, des familles endeuillées, des survivants gravement brûlés, et une enquête pénale en cours pour homicide par négligence. Les causes potentielles sont connues : des dispositifs pyrotechniques fixés sur des bouteilles de champagne, un plafond inflammable, des conditions de sécurité manifestement défaillantes.
Dans ce cadre précis, la satire n’intervient pas sur un terrain symbolique ou idéologique, mais au cœur d’un événement encore à vif.
Une satire sans cible lisible
Traditionnellement, la caricature fonctionne lorsqu’elle attaque un pouvoir, une idéologie, une hypocrisie, un système. Elle grossit les traits pour révéler un mécanisme caché ou nié.
Or, dans ce dessin, la cible est floue. Les responsables — gérants, contrôles, normes de sécurité, culture festive à risque — sont absents de l’image. Ce qui reste, ce sont des corps brûlés transformés en figures grotesques, associés à un gag référentiel.
Ce déplacement change tout. Le rire ne se fait plus contre une logique fautive, mais semble s’exercer sur les conséquences humaines du drame. Même si l’intention de dénoncer existe, elle n’est ni explicite ni immédiatement lisible. La satire cesse alors d’être un scalpel pour devenir un choc brut.
Le droit de choquer ne garantit pas la justesse
Les défenseurs du dessin invoquent un argument bien connu : la caricature n’a pas à être morale, empathique ou consensuelle. C’est vrai. La liberté d’expression inclut le droit de choquer, y compris violemment.
Mais ce droit n’implique pas que chaque provocation soit pertinente. La satire n’est pas seulement une question de limites à franchir, mais de direction du coup porté. Lorsqu’elle frappe vers le bas — des victimes sans responsabilité ni pouvoir —, elle perd sa dimension critique pour devenir purement cynique.
Dans ce cas précis, le cynisme n’éclaire rien. Il ne révèle pas un angle mort du débat public. Il ne met pas en lumière une hypocrisie collective. Il constate la mort et la transforme en gag visuel, sans construction politique claire.
Une réception symptomatique de notre époque
La violence des réactions est aussi révélatrice d’un changement profond. Les dessins de presse ne vivent plus uniquement dans un journal papier, entourés d’articles, de contextes, de signatures. Ils circulent seuls, sur les réseaux sociaux, détachés de toute intention éditoriale explicative.
Charlie Hebdo continue de produire des dessins comme dans les années 1970, mais leur réception se fait désormais dans un espace fragmenté, immédiat, émotionnel. Ce décalage accentue les malentendus — et amplifie les chocs.
La publication ultérieure d’un second dessin sur le même sujet montre d’ailleurs que le journal assume la polémique, tout en semblant reconnaître implicitement que quelque chose a dérapé, non sur le plan juridique, mais symbolique.
Une faillite satirique plus qu’un scandale moral
Ce dessin n’est pas un crime, ni une atteinte à la liberté d’expression. Il n’appelle ni censure, ni interdiction.
Mais il pose une question essentielle : à quoi sert la satire si elle ne vise plus clairement ce qu’elle prétend dénoncer ?
Dans le cas de Crans-Montana, le dessin choque davantage qu’il ne frappe juste. Il provoque sans révéler. Il heurte sans désigner. Ce n’est pas une transgression féconde, mais une faillite satirique : celle d’un rire qui n’éclaire plus, et qui laisse le lecteur seul face à l’image de victimes transformées en gag.
Et quand la satire cesse de penser sa cible, elle perd ce qui fait sa force première : sa capacité à déranger pour comprendre, et non simplement pour choquer.






