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Trouver son trait sans jamais le figer : entretien avec Philippe Fenech

Interviews BD

Dessinateur passé par différents registres de la bande dessinée franco-belge, Philippe Fenech développe depuis plus de vingt ans un style marqué par le mouvement, l’expressivité et l’humour. De Mes cop’s à Idéfix, il navigue entre création personnelle et univers bien installés, tout en observant les transformations graphiques et narratives qui ont traversé la BD depuis le début des années 2000.

Votre style est très expressif et immédiatement identifiable. Est-ce quelque chose que vous avez construit avec le temps, ou qui s’est imposé naturellement ?

Ça a toujours été une priorité pour moi, mais c’est quelque chose qui se construit avec le temps. J’aime le mouvement, j’aime le théâtre… Ce qui me plaît dans le dessin, c’est notamment la commedia dell’arte, tout ce travail autour de l’expression et du mouvement.

Au départ, j’étais beaucoup plus attiré par la recherche graphique sur les personnages que par les décors. Pendant longtemps, les décors ont d’ailleurs été une de mes lacunes.

Quant à savoir si mon style est identifiable, je ne suis pas assez extérieur à moi-même pour le dire. J’ai plutôt l’impression que non, qu’il est terriblement bateau ! Mais on me dit qu’on reconnaît mon dessin, donc tant mieux. C’est une bonne chose, et même une vraie qualité.

En tout cas, j’ai toujours essayé de construire mon propre style, même si, au départ, j’ai évidemment recopié les plus grands. Je me suis notamment beaucoup inspiré d’Uderzo pour apprendre à dessiner. Ensuite, il a fallu que je m’en éloigne. Et tant mieux si les éditeurs m’ont poussé à le faire. Non pas parce que cette influence était mauvaise, mais parce que cela m’a permis de trouver ma propre identité.

Vous travaillez dans la BD depuis plus de 20 ans. Est-ce que votre manière de raconter a évolué… ou est-ce surtout le regard du public qui a changé ?

Je suis arrivé à un moment qui était déjà un point de bascule, au début des années 2000. Dans les années 90, on avait beaucoup balayé ce qu’on appelait parfois la « BD à papa ». Faire du gros nez, par exemple, n’était plus forcément très bien vu.

Il a donc fallu que je m’adapte un peu et que je m’éloigne de mes premières BD, qui avaient clairement un côté franco-belge. Je suis parti vers quelque chose de plus influencé par l’animation, avant de voir le classique revenir progressivement au goût du jour ces dernières années. Et ce n’est pas pour me déplaire, parce que j’aime énormément le franco-belge des années 60-70, voire même des années 50.

Je pense qu’il y a des vagues et que les différents styles s’inspirent les uns des autres. Le franco-belge d’aujourd’hui n’est plus tout à fait le même parce qu’il a intégré des codes venus du manga ou du comics, et je trouve ça très bien. C’est intéressant qu’il y ait ce métissage.

Donc oui, les choses ont changé. Quand je travaille sur Idéfix, je reviens un peu en arrière et je retrouve certains codes classiques que j’adore. En revanche, lorsque je fais mes propres BD, j’essaie aussi d’y intégrer tout ce que les autres formats ont pu m’apporter.

Idéfix, prêt pour de nouvelles aventures

Avec près de 40 albums à votre actif, comment évite-t-on de se répéter tout en restant cohérent avec ce que les lecteurs attendent ?

Oui, 40 albums, ça commence à faire pas mal ! Pour éviter de me répéter, j’ai aussi la chance de travailler avec des scénaristes intéressants et malins, qui eux-mêmes ne se répètent pas.

Quand je vois ce qu’écrit Cazenove sur Mes cop’s, par exemple, c’est intéressant parce qu’on traite aussi de sujets d’actualité. La série est donc en perpétuelle évolution et lui s’adapte très bien à tout ça. On a progressivement intégré de nouveaux éléments.

Quand on a commencé en 2013, les réseaux sociaux étaient encore relativement balbutiants chez les adolescents. Les smartphones n’étaient pas encore aussi omniprésents et être présent sur les réseaux sociaux n’avait pas du tout la même importance qu’aujourd’hui. Maintenant, ça fait pleinement partie de la vie des adolescents, donc on a fini par intégrer cette évolution à la série. C’est aussi comme ça qu’on reste cohérent.

Sur une BD plus classique comme Idéfix, c’est différent parce qu’on travaille dans un univers que tout le monde connaît. Mais cet univers lui-même a évolué : on est passé de l’histoire de deux Gaulois moustachus à celle d’un petit chien ! L’univers d’Astérix est suffisamment riche et universel pour qu’on puisse y raconter de nouvelles choses sans forcément se répéter, tout en restant cohérent. Et grâce aux anachronismes, on peut également intégrer des éléments très modernes dans Idéfix.

Quand vous travaillez sur une série installée, cherchez-vous d’abord à surprendre… ou à être fidèle à ce qui fonctionne déjà ?

J’ai envie de dire que la fidélité est importante, parce que c’est aussi ce qui a fait que la série fonctionne. Je le vois avec les deux séries que j’anime actuellement, que ce soit Mes cop’s ou Idéfix.

Mes cop’s s’est installée notamment grâce à cette espèce de routine entre les copines. C’est un peu comme lorsqu’on regarde Friends. Il y a des choses qu’on a envie de continuer à retrouver : Joey qui parle des filles, Chandler qui fait des blagues nazes… Dans Mes cop’s, c’est un peu pareil. On a envie de retrouver Mélanie avec ses animaux, de voir Cécile s’énerver pour un oui ou pour un non, ou Jess essayer de tempérer tout ça tout en faisant elle-même des conneries plus grosses qu’elle ! Ce sont les bases de la série.

Après, essayer de surprendre, oui, bien sûr. C’est même un peu le principe de l’humour : si on ne surprend pas, on ne fait pas rire. Ce serait pareil avec une bande dessinée d’horreur : si on ne surprend jamais le lecteur, on ne lui fait pas peur.

Donc oui, on cherche à surprendre, mais pas forcément à bouleverser le fond de la série. C’est pareil pour Idéfix : il y a des éléments que les enfants aiment retrouver. On peut ajouter de temps en temps quelque chose d’inattendu pour provoquer le rire, mais je pense que la continuité reste très importante.

Entre Mes cop’s et Idéfix, est-ce qu’on dessine toujours « comme soi-même »… ou faut-il parfois s’effacer derrière le style d’une série ?

Oui, je pense qu’on peut continuer à dessiner comme soi-même. J’ai Mes cop’s, par exemple, qui me permet vraiment de dessiner dans mon propre style.

Pour Idéfix, c’est un peu particulier parce que j’ai appris à dessiner en recopiant Uderzo. C’est donc un style que je connaissais bien et qui a forcément contribué à forger le mien, même si je m’en suis éloigné par la suite, notamment à la demande des éditeurs.

Quand je suis arrivé sur Idéfix, ça faisait plus de quinze ans que je ne dessinais plus vraiment comme ça. Il a donc fallu que j’approfondisse à nouveau ce style, que je réapprenne en quelque sorte ce que j’avais désappris. Même lorsque je continuais à dessiner Astérix, j’essayais justement de m’éloigner du trait d’Uderzo parce que c’était ce qu’on me demandait à l’époque.

Donc forcément, quand je dessine Idéfix, ce n’est plus totalement mon style. J’essaie de me rapprocher le plus possible de celui d’Uderzo. Mais à côté de ça, je continue à dessiner comme moi-même sur Mes cop’s.

Et puis mon propre style s’est construit et enrichi au fil des années. Il y a dedans tout ce que j’ai pu lire, toutes les influences que j’ai assimilées, mais aussi tout ce que j’ai pu trouver par moi-même. C’est aujourd’hui un dessin un peu différent, un peu moins caricatural, et je pense que c’est là que se trouve vraiment mon style.

Donc, finalement, j’ai envie de dire que c’est un peu des deux.

Mes cop’s, toujours là pour soutenir !

Avec l’expérience, est-ce qu’on gagne surtout en liberté… ou en contraintes ?

Un peu des deux. Avec l’expérience, je pense qu’on gagne forcément en liberté parce qu’il y a beaucoup de choses qu’on a apprises et qu’on maîtrise mieux. On peut donc davantage se concentrer sur ce qu’on ne sait pas encore faire et essayer d’intégrer de nouvelles choses.

Tout paraît aussi plus simple. C’est quand même normal : après 25 ans de métier, tracer une perspective est beaucoup moins fastidieux pour moi qu’à mes débuts. Je gagne du temps là-dessus.

Mais finalement, je ne gagne pas forcément du temps sur l’ensemble d’une page. Comme certaines choses sont devenues plus simples, je passe davantage de temps à peaufiner les détails. Au bout du compte, je passe même probablement plus de temps sur une page aujourd’hui qu’avant, parce qu’il y a des choses que je ne laisse plus passer.

Quand je vois une erreur aujourd’hui, je recommence. Avant, parfois, la flemme ou la facilité pouvait me pousser à garder un dessin malgré un défaut. Maintenant, je peux recommencer un dessin vingt fois jusqu’à ce qu’il me plaise vraiment.

Donc on gagne en liberté, mais aussi en contraintes parce qu’on devient plus exigeant avec soi-même. Mais je ne parlerais même pas vraiment de contraintes : ça reste toujours du plaisir.

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On voit de plus en plus de bandes dessinées adaptées en prises de vues réelles, au cinéma comme à la télévision. Quel regard portez-vous sur ces adaptations ?

C’est vraiment du cas par cas. Il y en a que je trouve très bonnes et d’autres catastrophiques. Mais pour 90 % d’entre elles, si ce n’est plus, je trouve ça catastrophique ! Après, certaines sortent du lot, comme Astérix : Mission Cléopâtre. Chabat a compris l’essence même d’Astérix tout en y ajoutant sa propre touche. Je pense même que Goscinny, s’il n’était malheureusement pas décédé en 1977, aurait eu cet « esprit Canal ». Pour moi, c’est une évolution qui fonctionne.

Je ne suis pas sûr qu’une adaptation en prises de vues réelles puisse réellement apporter quelque chose à la BD, si ce n’est donner envie à quelqu’un qui ne connaît pas l’œuvre de la découvrir. Moi, ce que j’aime avant tout, c’est le dessin, donc je suis beaucoup plus sensible à l’animation. Le Combat des chefs, les films d’Alexandre Astier et Louis Clichy ou encore Le Petit Nicolas : Qu’est-ce qu’on attend pour être heureux ? montrent qu’on peut adapter une BD tout en respectant son esprit.

J’ai aussi beaucoup aimé Les Nouvelles Aventures de Lucky Luke. C’était drôle, irrévérencieux, un peu plus moderne que la BD et, en même temps, je trouvais que ça la respectait vraiment.

Après, je reste un amoureux de la bande dessinée et je préférerai toujours découvrir une œuvre en BD. La prise de vues réelles se prête peut-être davantage à une BD réaliste, et encore… Ils ont réussi à se viander avec Largo Winch !

Et les Marvel, n’en parlons pas ! En revanche, j’avais adoré les premiers Spider-Man de Sam Raimi. C’était fidèle à l’esprit que je m’étais toujours fait du personnage. Pour réussir une adaptation, il faut surtout que les producteurs et les réalisateurs aient lu la BD qu’ils adaptent et, surtout, qu’ils l’aient comprise.

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