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Mylène Farmer et la bande dessinée : le dessin comme langage

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Mylène Farmer et la bande dessinée entretiennent un lien profond, discret mais essentiel, fondé sur le dessin, l’image et la narration graphique. Avant d’être une icône musicale, Mylène Farmer est une artiste visuelle, dont l’univers se construit par l’esquisse, le symbole et la mise en scène. Son rapport à l’image ne se limite pas à une direction artistique maîtrisée ou à des clips spectaculaires : il s’enracine dans une passion ancienne pour le dessin, qui irrigue son œuvre et dialogue naturellement avec le langage de la BD.

Cette actualité reste d’ailleurs brûlante. Depuis le 29 mai, le single C’est à qui le tour est disponible, relançant l’attente autour du prochain album de la chanteuse. Même après plusieurs décennies de carrière, chaque nouveau projet de Mylène Farmer continue d’être pensé comme un univers global, où musique, esthétique et récit restent intimement liés.

C’est une belle journée : le dessin comme origine du récit

Le clip C’est une belle journée constitue un jalon essentiel dans ce rapport au dessin. Il s’agit du premier clip d’animation pour un artiste français entièrement réalisé à partir de ses propres dessins. Pour la première fois, Mylène Farmer ne se contente pas d’inspirer un univers visuel : elle en est la source graphique directe. Le dessin devient la matière même du récit.

Ce style graphique s’inscrit dans une continuité. Dès 2000, Mylène Farmer illustre elle-même les CD Maxi et Maxi 45T de Dessine-moi un mouton. On y retrouve un trait volontairement simple, presque enfantin, et une figure centrale appelée à devenir emblématique : le mouton. Ce même mouton traverse les dessins et réapparaît naturellement dans C’est une belle journée, créant une cohérence graphique rare dans la pop française.

Un refrain qui reste en tête

La référence à Le Petit Prince s’impose immédiatement. Comme chez Antoine de Saint-Exupéry, le dessin semble naïf, mais il est chargé d’une forte portée symbolique. Le personnage de l’enfant, au centre du clip, rappelle le Petit Prince : un regard candide en apparence, mais profondément lucide sur le monde, la solitude et la mort.

Ce personnage n’est d’ailleurs pas une création isolée. On le retrouve en 2001 sur la couverture du roman Où es-tu? de Marc Lévy, illustrée par un dessin de Mylène Farmer. Bien avant Peut-être toi, le dessin est déjà chez elle un outil narratif autonome, capable de dialoguer avec la littérature, la musique et, par extension, la bande dessinée.

Peut-être toi (2006) : la dystopie graphique héritée de la BD et du manga

Avec Peut-être toi, Mylène Farmer change d’échelle et de registre. Le clip, réalisé par Naoko Kusumi, s’inscrit pleinement dans la tradition du récit graphique d’anticipation. Son parcours — de The Blade of the Kamui à Metropolis, puis Innocence (Ghost in the Shell 2) de Mamoru Oshii — éclaire immédiatement l’ambition du projet.

L’histoire est écrite par Katsuhiro Ôtomo, d’après une bande dessinée de Osamu Tezuka. Cette filiation place Peut-être toi dans une continuité directe avec l’histoire du manga et de la bande dessinée de science-fiction. L’humanité y est mécanisée, standardisée, privée d’émotions ; l’affect devient un acte de résistance. Chaque plan fonctionne comme une case animée, chaque séquence comme une planche.

Produit par Production I.G avec Geneon Entertainment, le clip adopte les codes d’un véritable court-métrage d’animation. Mylène Farmer intervient sur le scénario, valide le storyboard et oriente précisément la conception de son personnage, rappelant le rôle d’un auteur de bande dessinée travaillant avec ses dessinateurs. L’influence de Ghost in the Shell est perceptible et assumée : ici, l’image porte le sens, sans dialogue ni explication.

Des influences graphiques multiples et cohérentes

Ce qui rend le lien entre Mylène Farmer et la bande dessinée si fort, c’est la cohérence de ses influences graphiques. On y retrouve la littérature illustrée (Le Petit Prince), la bande dessinée européenne sensible à la poésie et au non-dit, et surtout le manga et l’animation japonaise, capables de mêler anticipation, philosophie et introspection.

De Osamu Tezuka à Katsuhiro Ôtomo, de Metropolis à Ghost in the Shell, ces univers interrogent tous ce qui fait l’humanité d’un être dans un monde qui tend à la nier. Une question centrale chez Mylène Farmer, qui traverse ses chansons comme ses images.

Des auteurs de BD qui revendiquent (ou incarnent) cet héritage

Bichon : quand l’influence de Mylène Farmer est explicitement évoquée

Chez David Gilson, créateur de la série Bichon, le lien avec Mylène Farmer n’est pas une extrapolation critique : il a été clairement évoqué par l’auteur lui-même. Gilson a expliqué que certaines musiques de son adolescence avaient façonné sa sensibilité artistique, et Mylène Farmer fait partie de ces références fondatrices.

David Gilson, un grand admirateur de la chanteuse.

Cette influence se ressent dans Bichon à un niveau précis : la manière de raconter l’enfance sans l’édulcorer. Comme chez Farmer, l’enfance n’est jamais idéalisée. Elle est traversée de peurs, de silences, de désirs mal formulés et d’une profonde solitude intérieure. La narration privilégie l’émotion au discours explicatif, laissant au lecteur le soin de combler les blancs — une approche très farmerienne.

Julie Maroh : dire l’intime sans l’enfermer

Julie Maroh a évoqué à plusieurs reprises son attachement à la musique de Mylène Farmer. Ce qui l’intéresse chez la chanteuse n’est pas l’icône, mais la capacité à aborder des émotions complexes sans jamais les figer.
Dans Le Bleu est une couleur chaude, le sens se construit dans les silences, les regards et les hésitations. Comme dans de nombreuses chansons de Farmer, l’émotion précède l’explication.

Aude Picault : une influence générationnelle

Chez Aude Picault, l’influence est plus diffuse mais tout aussi réelle. Elle s’inscrit dans un bain culturel où la pop française a appris à parler du corps, du malaise et de la féminité sans cynisme. Son travail, très incarné, fait écho aux thématiques centrales de Mylène Farmer : le corps observé, désiré, parfois rejeté.

Enki Bilal : un rapprochement critique

Le cas de Enki Bilal est différent. Il n’a jamais revendiqué Mylène Farmer comme influence directe, mais la critique rapproche régulièrement leurs univers. Solitude des corps, mémoire traumatique, pessimisme lucide : chez l’un comme chez l’autre, l’esthétique sert une vision du monde profondément existentielle.

Une influence vivace dans la BD indépendante et le web

C’est dans la bande dessinée indépendante et le webcomic que l’héritage de Mylène Farmer apparaît le plus librement. De nombreux auteurs évoquent l’impact de ses clips comme des chocs visuels fondateurs.

Une artiste aux multiples inspirations… et profondément inspirante !


Chez Mikl Mayer, cette filiation est assumée dans Petites histoires de mes papas et moi, avec un épisode explicitement inspiré de l’univers de Mylène Farmer. Les références à Désenchantée ou Sans contrefaçon deviennent alors de véritables outils narratifs, permettant aux personnages d’exprimer ce qui ne peut se dire autrement.

Une sœur de langage pour la bande dessinée

Mylène Farmer ne dialogue pas avec la bande dessinée par opportunisme ni par citation décorative. Elle en partage le langage profond : raconter par l’image, accepter l’ambiguïté, faire confiance au regardeur ou au lecteur.
Du mouton de Dessine-moi un mouton à la dystopie de Peut-être toi, son œuvre suit une ligne claire et cohérente.

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La bande dessinée reconnaît ainsi chez Mylène Farmer non pas une influence ponctuelle, mais une sœur de langage : une artiste qui, depuis toujours, raconte le monde en images — parfois bien avant les mots.

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