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Raconter son époque sans vieillir : entretien avec Zep

Interviews BD

Créateur de Titeuf, auteur de récits plus intimistes comme Une histoire d’hommes, Ce que nous sommes ou The End, Zep traverse depuis plus de trente ans les différents visages de la bande dessinée. Entre humour, regard sur l’enfance, récits adultes et réflexion sur l’évolution du médium, il revient sur son parcours, les changements du secteur et ce qui continue de nourrir son envie de raconter des histoires.

Après toutes ces années de carrière, qu’est-ce qui vous surprend encore aujourd’hui dans le fait de raconter des histoires en bande dessinée ?

J’ai toujours aimé raconter des histoires ET dessiner. Et c’est à peu près tout ce que je sais faire, d’ailleurs. Le plaisir est donc intact. Je dirais même qu’il augmente, parce qu’avec le temps, je maitrise mieux le truc. Le dessin est un peu comme une langue que l’on apprend tout sa vie. J’ai plus de vocabulaire aujourd’hui.

Avec le recul, pensez-vous que Titeuf reflète surtout une époque précise… ou quelque chose de plus intemporel sur l’enfance et le regard des adultes ?

Je voulais surtout parler de l’enfance, de la pré-adolescence, avec un ton que je ne trouvais pas dans la BD de l’époque. Mais lorsque j’ai commencé avec ce personnage, j’ai mélangé des souvenirs de mon enfance, dans les années 70, avec l’époque contemporaine, les années 90. Au fil des albums, Titeuf est resté une série contemporaine, c’est à dire que je ne la situais pas dans les 90’s mais dans l’époque ou je dessinais l’album.

Un ado de toutes les époques

C’est un phénomène un peu étrange. Titeuf est une série contemporaine, des années 90, 2000, 2010, 2020… avec des personnages qui ne vieillissent pas, mais qui évoluent dans un monde qui change. Dans les premiers albums, un seul de ses copains a un ordinateur (qui ressemble à une énorme boîte), il y a la guerre des Balkans, les enfants lisent de la BD… Je m’adapte toujours à l’époque. Les sujets des histoires sont dictés par l’époque.

Votre travail passe souvent de l’humour à des récits plus intimes ou mélancoliques. Avez-vous besoin de changer régulièrement de registre pour continuer à créer ?

Oui, c’est une manière de garder le plaisir intact.

La bande dessinée possède un côté très répétitif. On reproduit les mêmes personnages dans des centaines, parfois des milliers de cases. J’ai besoin de varier les expériences pour continuer à m’amuser.

Vos albums plus adultes abordent parfois des thèmes très personnels ou introspectifs. Est-ce plus difficile de faire rire… ou de toucher émotionnellement un lecteur ?

C’est plus difficile de faire rire.

L’émotion est quelque chose de plus intime, de plus intérieur. On ne sait jamais vraiment comment les lecteurs sont touchés, à moins qu’ils ne viennent vous le dire. En revanche, lorsqu’une blague ne fonctionne pas, on le sait immédiatement.

J’ai récemment écrit un article sur ces auteurs de BD refusés avant de devenir des références du milieu, dans lequel je revenais notamment sur votre parcours : https://www.miklmayer.fr/ces-auteurs-de-bd-refuses-avant-de-devenir-des-legendes/

Avec le recul, quel regard portez-vous aujourd’hui sur ces années de refus et de galères avant le succès de Titeuf ? Et pensez-vous que les jeunes auteurs rencontrent encore les mêmes difficultés aujourd’hui ?

Oui. Aujourd’hui, un auteur qui possède déjà une communauté sur les réseaux sociaux aura davantage de chances d’intéresser un éditeur.

À mon époque, il existait des magazines de bande dessinée qui permettaient de se constituer un lectorat avant de publier des albums. Mais y entrer était déjà très difficile. C’est aussi pour cette raison que j’ai créé le magazine Tchô !, afin d’offrir un espace de laboratoire à de nouveaux talents.

Internet et les réseaux sociaux ont-ils profondément changé la manière dont les auteurs vivent leur métier selon vous ?

Oui, notamment grâce à cette possibilité de créer directement une communauté.

Mais cela reste compliqué. Il existe aujourd’hui des millions de pages d’artistes et, pour être remarqué, ce n’est pas toujours la qualité qui fait la différence, mais souvent le côté spectaculaire.

Dessiner sur des pelures de pommes de terre ou suspendu la tête en bas peut très bien fonctionner sur les réseaux sociaux. Cela ne garantit pas pour autant une bonne bande dessinée.

Pensez-vous qu’il soit devenu plus compliqué aujourd’hui de créer des œuvres populaires capables de parler à plusieurs générations à la fois ?

Je pense que nous aurons toujours besoin que l’on nous raconte des histoires.

L’ombre de Titeuf… mais pas que…

Très souvent, la fiction nous aide à mieux comprendre notre époque. Regardez L’Arabe du futur : c’est une histoire extrêmement personnelle et singulière qui a pourtant touché des milliers de lecteurs.

Oui, c’est toujours possible. Tant que les gens savent encore lire sans être assistés par leur téléphone.

Vous avez connu plusieurs générations de lecteurs au fil des années. Ressentez-vous une évolution dans leur manière de lire ou d’aborder la bande dessinée ?

Bien sûr. Le monde change.

Lire un livre est devenu une activité relativement marginale pour beaucoup d’enfants de dix ans. En revanche, ils possèdent une culture de l’image bien supérieure à celle que nous avions au même âge.

Je crois que la bande dessinée est un art qui a été inventé pour le papier. À l’origine, elle s’est développée dans les journaux avant de trouver sa place dans les livres. Quand on ouvre une double page d’album, on voit déjà toute la séquence, mais on la découvre à son propre rythme. C’est précisément ce qui fait sa richesse.

Cette expérience est très difficile à reproduire sur écran. Il y a quelque chose d’intemporel dans la lecture. On quitte le monde connecté pour entrer dans la fiction et vivre une autre vie pendant quelques instants.

Les albums sont aussi de beaux objets. On les collectionne, on les range dans une bibliothèque, on recherche celui qui manque à sa collection. Aujourd’hui, nous avons tendance à tout dématérialiser et à consommer des contenus qui disparaissent aussitôt.

La bande dessinée, elle, reste une expérience à part.

Y a-t-il, dans votre parcours, un album ou une période où vous avez eu le sentiment de prendre un véritable risque artistique ?

Il faut relativiser la notion de « risque artistique ». Je n’ai jamais risqué ma vie. Me prendre un bide tout au plus. Je me suis toujours dit que j’avais beaucoup de chance de faire le métier qui me faisait rêver et que, par conséquent, je n’avais pas le droit de m’ennuyer. Pour moi, c’était le risque le plus dangereux. Transformer un métier de rêve en routine emmerdante.

J’ai rencontré pas mal d’auteurs, au tome 28 de leur série, qui se plaignaient, qui en avaient marre. J’ai toujours voulu éviter ça. Donc dès que j’avais envie d’essayer autre chose, je le faisais. Lorsque j’ai dessiné l’album Happy Sex, mes proches étaient horrifiés, ils pensaient que j’allais briser ma carrière d’auteur jeunesse, en faisant un album « réservé aux adultes ». Et vous voyez, j’ai survécu !

Existe-t-il aujourd’hui des thèmes, des univers ou des histoires que vous aimeriez particulièrement explorer dans vos futurs projets ?

Je n’ai jamais fait de western, jamais réalisé de péplum et je n’ai jamais vraiment raconté l’histoire d’un personnage féminin.

Il reste encore énormément de territoires à explorer.

Vous avez également réalisé Titeuf, le film, que beaucoup de spectateurs ont découvert au cinéma. Quel souvenir gardez-vous aujourd’hui de cette aventure entre bande dessinée et animation ?

Ce fut une expérience incroyable.

Pendant deux ans, je me suis retrouvé à diriger près de 800 personnes alors que je n’avais jamais fait cela auparavant et que je passe pourtant mon temps à douter, ce qui n’est pas forcément la meilleure qualité pour mener un projet de cette ampleur.

J’ai travaillé avec des animateurs ayant collaboré sur de grands films Disney, des décorateurs, des spécialistes des effets spéciaux, des comédiens… C’était fascinant.

En même temps, c’était aussi très frustrant parce que je passais une grande partie de mon temps à corriger des plans, gérer des problèmes de production, des grèves ou encore des questions administratives.

Je ne recommencerais probablement pas, mais j’avais conscience qu’une telle opportunité ne se présenterait sans doute qu’une seule fois dans une vie.

Au final, j’aime ce film et je suis fier de l’avoir réalisé, même si j’ai très peu dessiné pendant cette période.

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Et après cette expérience, pourriez-vous imaginer un jour porter un autre de vos projets sur grand écran ?

J’écris régulièrement des scénarios pour le cinéma.

J’ai actuellement un projet en développement avec Gary Grenier, un ami avec qui j’ai déjà travaillé sur la série La Vie de JC.

J’espère que ce projet pourra bientôt voir le jour.

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