Dessinateur depuis plus de vingt-cinq ans, Frédéric Peynet a construit un parcours fait de collaborations, de rencontres et d’évolutions graphiques. Avec Équation à une inconnue, il franchit une nouvelle étape en signant scénario, dessin et couleurs, tout en portant un regard lucide sur les transformations du métier et de l’édition.
Vous travaillez dans la bande dessinée depuis plus de vingt-cinq ans. Quel regard portez-vous aujourd’hui sur votre parcours et sur l’évolution de votre dessin depuis vos débuts ?
Je me dis parfois que le jeune dessinateur que j’étais au tout début des années 2000 serait heureux de ce parcours. La route a parfois été chaotique, frustrante, épuisante, mais il y a aussi eu des surprises heureuses, des rencontres passionnantes…
Même si je n’éprouve pas la même affection pour tous mes albums, je leur dois à chacun d’avoir été un bout de ce chemin qui m’a mené à ce que je suis aujourd’hui en tant qu’auteur de bande dessinée.
Et concernant mon dessin, je dirais qu’il a globalement conservé les mêmes caractéristiques qu’à mes débuts. Les fondations restent les mêmes, mais j’ai gagné en aisance. Mon encrage me semble plus vivant aujourd’hui qu’il ne l’était à mes débuts. Je pense être également meilleur en narration aujourd’hui.
Vous avez collaboré avec plusieurs scénaristes au cours de votre carrière. Qu’est-ce que ces expériences vous ont appris sur votre propre manière de raconter une histoire ?
Chaque scénariste a sa propre sensibilité, sa propre façon de travailler, d’écrire, de raconter. C’est parfois une expérience totalement différente lorsqu’on passe d’un scénariste à un autre.
Avec Jean-Charles Gaudin, j’ai pris conscience de l’importance de la mise en scène. Il est réalisateur de films et c’est donc un aspect qui lui est particulièrement cher. J’ai appris avec lui les bases de la narration. Je faisais ça à l’instinct auparavant, mais Jean-Charles a mis des mots sur pourquoi il valait mieux envisager tel angle plutôt que tel autre… Il m’a fait prendre conscience de quelques erreurs que je faisais régulièrement — et que j’essaye de ne plus faire !
Mais pour l’écriture de scénario, c’était un domaine que je n’avais jamais envisagé avant ma longue collaboration avec Serge Le Tendre.
On a l’habitude avec Serge de passer une semaine entière — si ce n’est pas dix jours — chez lui ou chez moi pour travailler ensemble sur le storyboard de l’album en cours. Le storyboard, c’est justement le lien entre nos deux mondes, celui du scénariste et celui du dessinateur.
Or, le fait de l’avoir à mes côtés pendant ce temps-là et d’avoir le nez plongé dans ses écrits me permet de poser des questions qui ne me seraient jamais venues à l’esprit en temps normal. Sur sa façon d’amener tel ou tel élément dans l’histoire, sur ce qu’il montre pendant qu’un personnage parle, sur ses astuces et ses ficelles, etc.
Donc je dirais que c’est vraiment aux côtés de Serge que j’ai commencé à prêter plus attention à l’écriture.

Avec Équation à une inconnue, vous signez à la fois le scénario, le dessin et les couleurs. Pourquoi avez-vous eu envie, cette fois, de prendre en charge l’ensemble de l’album ?
N’étant pas scénariste au départ, et n’envisageant pas de l’être un jour, c’était une histoire que j’écrivais uniquement pour le plaisir, pris au jeu de l’exercice.
Je l’ai développée tranquillement dans mon coin pendant quelques années, et puis, un jour, lors d’une discussion avec Serge, je lui ai parlé de cette histoire et il m’a demandé à la lire. C’est lui qui m’a convaincu de la dessiner.
Le point de départ de cette histoire vient d’un souvenir personnel. Qu’est-ce qui vous a donné envie de revenir sur cet épisode et d’en faire, des années plus tard, une bande dessinée ?
J’ai repensé à cette situation absurde vécue il y a longtemps, en plein milieu de la piscine municipale de la ville de mon enfance, où j’ai été abordé par une jeune femme qui, selon toute vraisemblance, me connaissait bien et que je n’ai pas su identifier car je me baignais sans mes lunettes de myope et parce que le grand dégourdi que j’étais n’a pas su lui expliquer la situation, pris au dépourvu.
Je me suis dit que ça pouvait faire un point de départ d’histoire assez comique, sous réserve d’y ajouter quelques ingrédients pour pimenter l’enjeu. La déclaration d’amour de cette fille, par exemple.
Et ensuite s’est posée la question de la direction à suivre une fois cette introduction réalisée… Je me suis pris au jeu et j’ai commencé à y réfléchir… Il a fallu créer Olivier, trouver tout le contexte de l’histoire…
Équation à une inconnue parle du temps qui passe, des souvenirs et des occasions manquées. Est-ce une histoire que vous auriez pu raconter plus jeune ou aviez-vous besoin de votre parcours pour l’écrire aujourd’hui ?
Si je l’avais écrite plus jeune, aurait-elle eu la même saveur ? Également, si j’avais attendu une autre dizaine d’années, serait-ce la même histoire ? J’imagine que non.
Elle est arrivée à ce moment de ma vie, et comme on évolue avec l’âge et les rencontres, comme on apprend à tout instant, elle correspond à ce que je suis actuellement.

Après autant d’années dans le métier, comment voyez-vous l’évolution actuelle de la bande dessinée et de l’édition ? Est-il devenu plus difficile pour un auteur de faire vivre un album ?
Ce que je constate, c’est que les éditeurs sont maintenant réticents à signer de nouvelles séries. Un diptyque, ça reste possible, mais la plupart d’entre eux veulent maintenant des histoires en un tome.
Ça, c’est le plus dur, parce qu’il faut tout réinventer à chaque album. Pour une série, on crée un univers, des personnages, des fondations de l’histoire qui vont nous servir sur plusieurs tomes. Il y a tout un travail en amont du premier tome qui sera utilisé pour les suivants.
Avec les histoires en un seul tome, il faut faire ce travail-là à chaque fois. Cela demande beaucoup plus d’énergie. Et ça oblige à avoir un ou deux projets en avance pour ne pas être pris au dépourvu si un projet est recalé.
Oui, cela me semble plus compliqué et plus fatigant nerveusement qu’à mes débuts.
Le fait d’avoir écrit votre propre histoire vous a-t-il donné envie de poursuivre comme auteur complet, ou souhaitez-vous continuer à alterner avec des collaborations ?
Je vais alterner. J’ai toujours autant envie de travailler avec Serge, dont j’admire l’écriture, mais j’ai pris goût également à faire mon propre scénario.
Encore faut-il avoir la bonne histoire. Je pense en avoir une, mais elle a besoin de mûrir encore.
Mon prochain album sera en tandem avec Serge, dans un autre genre que la mythologie grecque. Ensuite, je verrai où j’en serai de l’écriture de ce nouveau projet solo…

Après plus de vingt-cinq ans de carrière, y a-t-il encore un univers, un genre ou simplement une histoire que vous rêvez de dessiner et que vous n’avez pas encore eu l’occasion d’aborder ?
Je l’espère, sinon cela voudrait dire que j’ai perdu toute forme de motivation…
Je n’ai pas d’exemple précis d’histoire ou d’univers que je souhaiterais dessiner. Il faut que je sois surpris, que ça me parle, que je puisse m’y projeter visuellement…


