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Peut-on encore inviter un auteur qui dérange ? : Quand les polémiques bouleversent les festivals

Décryptage BD

Inviter un auteur dans un festival n’est plus toujours un geste anodin. Une œuvre controversée, une prise de position politique ou même le choix d’une maison d’édition peuvent désormais suffire à déclencher appels au boycott, pétitions et demandes de déprogrammation. Fin août, le festival Étrange Grande en a fait l’expérience jusqu’à annoncer l’annulation complète de son édition 2026. Quelques mois plus tôt, Joann Sfar était lui aussi visé par un appel au boycott à Marseille. Et l’affaire Bastien Vivès avait déjà profondément secoué le Festival d’Angoulême. Face à la polémique, une question devient de plus en plus difficile à éviter : un festival doit-il maintenir coûte que coûte un auteur qu’une partie du public ne veut plus voir ?

Les 19 et 20 septembre 2026, Hettange-Grande, en Moselle, devait accueillir la cinquième édition d’Étrange Grande, festival consacré aux littératures de genre. Près de 150 auteurs, artistes et intervenants étaient annoncés et quelque 7 000 visiteurs étaient attendus. Mais le rendez-vous n’aura finalement pas lieu.

Le 27 août, l’équipe organisatrice a annoncé son retrait et, par conséquent, l’annulation de l’ensemble du festival. Dans son communiqué, elle affirme avoir reçu, par différents canaux, des « messages d’injures, de menaces et de violences ». La nature précise de ces messages n’a toutefois pas été rendue publique. Après avoir échangé avec les autorités et évalué les conditions nécessaires au maintien de la manifestation, les organisateurs ont estimé ne plus pouvoir garantir un cadre suffisamment serein et sécurisé pour les auteurs, les visiteurs, les bénévoles et les partenaires.

Quelques jours ont donc suffi pour faire disparaître un événement préparé depuis des mois. À l’origine de l’engrenage : la présence de l’écrivain Christophe Dubourg, publié notamment par les éditions Magnus.

Sa participation est contestée en raison de son association à cette maison d’édition, qui publie des personnalités controversées comme Laurent Obertone, Papacito ou encore le dessinateur Marsault. Face aux réactions, Christophe Dubourg est d’abord déprogrammé. Une décision qui provoque à son tour une nouvelle vague de critiques. Le festival revient alors sur son choix et réintègre l’auteur, tout en décidant que les ouvrages des éditions Magnus ne seront ni vendus ni éligibles aux prix du festival.

Loin de mettre fin à la controverse, ce compromis ne suffit pas à ramener le calme. Certains invités annoncent leur retrait et les réactions se multiplient. C’est dans ce contexte que l’équipe organisatrice fait état des messages d’injures, de menaces et de violences reçus par différents canaux. Aucune capture permettant d’en connaître précisément le contenu, le nombre ou l’origine n’a été rendue publique, ce qui ne permet pas d’attribuer ces menaces à l’un ou l’autre camp de la controverse. Le 27 août, l’équipe annonce finalement son retrait et l’annulation pure et simple du festival.

Étrange Grande se retrouve ainsi dans une situation presque impossible : déprogrammer provoque une polémique, réintégrer en provoque une autre et tenter de trouver une position intermédiaire ne suffit finalement pas à éteindre la crise. Quelques semaines avant son ouverture, ce n’est donc plus seulement la présence d’un auteur qui est remise en question, mais l’existence même de l’événement.

Joann Sfar : quand le festival refuse de céder

Quelques mois auparavant, un autre festival s’était retrouvé confronté à une situation différente mais à une question similaire.

En mai 2026, Joann Sfar est attendu au festival littéraire Oh les beaux jours !, à Marseille, pour un concert dessiné. Le dessinateur vient alors de publier Terre de sang, le temps du désespoir, imposant récit documentaire réalisé notamment à partir de témoignages recueillis en Cisjordanie.

Sa venue déclenche pourtant un appel au boycott lancé par le collectif Cultures en lutte 13. Celui-ci reproche notamment à Joann Sfar certaines de ses prises de position concernant Israël et la Palestine et demande au festival d’annuler son invitation.

Cette fois, l’organisation prend la décision inverse de celle initialement choisie par Étrange Grande : Joann Sfar reste programmé.

Oh les beaux jours ! défend alors une idée essentielle : programmer l’œuvre d’un auteur ne signifie pas nécessairement adhérer à l’ensemble de ses prises de position publiques. Le festival invoque également une exigence de pluralité. Face au risque de perturbations, les autorités sont toutefois prévenues et un dispositif de sécurité spécifique est envisagé.

Deux festivals, deux situations différentes, mais le même problème : à partir de quel moment une contestation extérieure doit-elle modifier une programmation culturelle ?

Joann Sfar

Bastien Vivès : quand Angoulême finit par annuler

Dans le monde de la bande dessinée, difficile de ne pas penser à l’une des plus importantes controverses de ces dernières années.

Pour sa cinquantième édition, le Festival international de la bande dessinée d’Angoulême devait consacrer en janvier 2023 une grande exposition à Bastien Vivès. L’annonce provoque une importante mobilisation contre le dessinateur, auquel ses détracteurs reprochent plusieurs œuvres pornographiques mettant en scène des mineurs ainsi que d’anciens propos jugés particulièrement choquants.

Des pétitions circulent. L’une d’elles dépasse les 100 000 signatures. Dans un premier temps, le festival maintient pourtant l’exposition.

Puis la situation change de dimension.

Des menaces physiques sont proférées contre Bastien Vivès et des intimidations touchent également ses maisons d’édition et un salarié du festival. Angoulême annonce finalement l’annulation de l’exposition, en expliquant ne plus pouvoir garantir suffisamment la sécurité de l’auteur et du public.

La décision n’éteint pas la controverse. Elle la déplace.

Fallait-il exposer Bastien Vivès ? Fallait-il au contraire le déprogrammer dès le début ? L’annulation constitue-t-elle une réponse aux critiques formulées contre son œuvre ou une conséquence des menaces reçues ?

L’affaire provoque de profondes divisions dans le milieu de la BD et continue à accompagner l’auteur plusieurs années plus tard. Lors du Festival d’Angoulême 2025, Bastien Vivès revient ainsi discrètement pour des séances de dédicaces sur le stand de Casterman, en dehors de la programmation officielle. Sa présence ne provoque alors aucun incident.

Bastien Vivès

Inviter un auteur, est-ce forcément le cautionner ?

Derrière ces différentes affaires apparaît une question qui dépasse largement les personnalités concernées.

Que signifie exactement inviter quelqu’un dans un festival ?

Pour ses opposants, offrir une scène, une exposition ou une rencontre à un auteur revient parfois à lui accorder une forme de légitimité. La question est particulièrement sensible lorsqu’il ne s’agit plus simplement d’accueillir quelqu’un en dédicace, mais de lui consacrer une exposition prestigieuse, une conférence ou une place importante dans la programmation.

À l’inverse, considérer que chaque invitation vaut approbation conduit à une autre difficulté. Un festival devrait-il alors examiner non seulement les œuvres, mais également toutes les déclarations publiques, engagements et fréquentations éditoriales de chacun de ses invités ?

Le cas Christophe Dubourg va encore plus loin puisque la controverse d’Étrange Grande ne porte pas uniquement sur ses propres écrits, mais notamment sur son lien avec les éditions Magnus. La question n’est donc plus seulement de savoir si l’on peut inviter un auteur controversé, mais jusqu’où s’étend la responsabilité symbolique d’une invitation.

Le festival Oh les beaux jours ! a apporté sa propre réponse dans l’affaire Sfar : programmer un auteur ne signifie pas adhérer à chacune de ses opinions.

Mais tous les publics ne font manifestement plus cette distinction.

Les réseaux sociaux ont changé la dimension des polémiques

Les controverses autour des artistes ne sont évidemment pas nées avec X, Facebook ou Instagram. Des œuvres ont été censurées, interdites ou contestées bien avant l’existence d’Internet.

Ce qui a changé est surtout la vitesse.

Une programmation dévoilée le matin peut provoquer quelques heures plus tard des centaines de réactions. Une pétition peut atteindre plusieurs milliers de signatures avant même que l’organisation ait eu le temps de répondre. Des captures d’écran circulent, des déclarations anciennes réapparaissent et les autres invités du festival sont publiquement sollicités pour prendre position.

L’organisateur n’est alors plus seulement confronté à la polémique initiale. Il doit aussi gérer la réaction provoquée par sa propre réponse.

Étrange Grande en fournit une illustration spectaculaire : la déprogrammation de Christophe Dubourg n’a pas arrêté la crise. Sa réintégration non plus. Chaque décision a créé une nouvelle étape dans la controverse jusqu’à ce que la tenue même du festival devienne impossible.

Christophe Dubourg

Et lorsque les organisateurs sont simplement des bénévoles ?

C’est peut-être l’un des aspects les plus importants de l’affaire Étrange Grande.

On imagine facilement un grand festival disposant d’une direction, de services de communication, de juristes, d’équipes de sécurité et de partenaires institutionnels capables de l’accompagner lorsqu’une crise éclate.

Mais une grande partie des événements culturels français repose sur des associations et des bénévoles.

Or ceux-ci doivent désormais potentiellement gérer les mêmes phénomènes : campagnes sur les réseaux sociaux, demandes de déprogrammation, relations avec les médias, retraits d’invités et parfois menaces.

Dans son communiqué annonçant l’annulation, l’équipe d’Étrange Grande insiste précisément sur cette dimension humaine. Après avoir échangé avec les autorités et évalué les conditions nécessaires à la tenue de l’événement, elle estime ne plus être capable d’assurer suffisamment la sécurité des auteurs, artistes, visiteurs, bénévoles et partenaires.

La polémique pose donc aussi une question beaucoup plus pragmatique : jusqu’où peut-on demander à des bénévoles de gérer une crise qui dépasse très largement l’organisation d’un festival ?

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Déprogrammer ou maintenir : le piège semble se refermer

Les trois affaires n’ont évidemment ni la même origine ni la même gravité. Les confondre serait une erreur.

Bastien Vivès est contesté pour certaines œuvres et certains propos. Joann Sfar l’est pour des prises de position politiques qui lui sont reprochées. Christophe Dubourg s’est retrouvé au centre d’une controverse notamment liée à sa maison d’édition. Et les organisateurs ont apporté des réponses différentes.

Pourtant, un mécanisme commun apparaît.

Lorsqu’une polémique atteint une certaine ampleur, il n’existe parfois plus de décision sans conséquence.

Déprogrammer expose à l’accusation de censure. Maintenir expose à celle de cautionner. Modifier la programmation peut être perçu comme un compromis insuffisant par les uns et comme une capitulation par les autres.

Et lorsque les menaces apparaissent, le débat change encore de nature. La liberté de programmation se heurte alors à une responsabilité très concrète : assurer la sécurité de plusieurs milliers de personnes.

L’annulation d’Étrange Grande constitue à ce titre un signal préoccupant. Un festival qui devait réunir près de 150 auteurs et 7 000 visiteurs n’a pas simplement modifié son programme : il a entièrement disparu du calendrier 2026.

À quelques jours des 19 et 20 septembre, dates auxquelles aurait dû se tenir l’événement, l’affaire laisse donc derrière elle une question qui concerne aussi directement les nombreux festivals de bande dessinée organisés partout en France : demain, lorsqu’un auteur « dérange », qui décidera encore s’il doit avoir le droit de monter sur scène ?

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