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Ces BD célèbres méconnaissables à leurs débuts : quand le premier album ne disait pas encore tout

Culture BD

Personnages secondaires, dessins hésitants, univers encore incomplets… Certaines séries cultes ont beaucoup changé après leur premier album. À tel point que leurs débuts ne ressemblent parfois que de très loin à ce qui fera ensuite leur immense succès.

Relire le premier tome d’une bande dessinée célèbre permet d’observer une œuvre avant qu’elle ne devienne une institution. Les auteurs n’ont pas encore trouvé tous leurs repères, certains personnages essentiels manquent à l’appel et le ton général peut encore changer. Loin d’être de simples brouillons, ces albums montrent comment une série se construit progressivement, parfois au contact des lecteurs. De Tintin à Dragon Ball, plusieurs monuments de la BD ont ainsi dû attendre quelques années avant de trouver leur véritable identité.

Tintin, avant la ligne claire et les grandes aventures

Lorsqu’il paraît en feuilleton à partir de janvier 1929, puis en album en 1930, Tintin au pays des Soviets contient déjà les deux principaux ingrédients de la série : Tintin et Milou. Pour le reste, cette première aventure paraît très éloignée des albums qui installeront durablement le reporter dans la culture populaire.

Le dessin d’Hergé est encore nerveux, irrégulier et parfois presque improvisé. Les décors sont réduits à l’essentiel, les personnages secondaires restent sommaires et Tintin lui-même ne possède pas encore tout à fait son apparence définitive. Sa célèbre houppette se met d’ailleurs en place au cours de l’histoire, comme si le héros se construisait physiquement sous les yeux du lecteur.

Le scénario fonctionne surtout comme une succession de poursuites, d’accidents et d’évasions miraculeuses. Tintin change constamment de moyen de transport, échappe à la mort puis repart aussitôt vers un nouveau danger. L’intrigue ne possède ni la construction de L’Île noire, ni la richesse politique du Sceptre d’Ottokar, ni le souffle romanesque des aventures consacrées au trésor de Rackham le Rouge ou à la conquête de la Lune.

L’album est également marqué par le contexte dans lequel il a été produit. Commandé pour le supplément jeunesse d’un journal catholique conservateur, il reprend une vision très orientée de l’Union soviétique. Hergé s’appuie sur une documentation limitée, bien loin du travail de recherche qu’il effectuera ensuite pour construire ses récits.

Plusieurs éléments essentiels sont néanmoins déjà présents : le rythme, le goût du voyage, l’importance des véhicules et surtout le duo formé par Tintin et Milou. Le premier album ne montre donc pas encore la grande série d’aventures que nous connaissons, mais il en contient déjà toute la matière première.

Tintin au pays des sociétés ©Casterman

Lucky Luke, un cow-boy encore loin de sa silhouette légendaire

Il suffit de comparer le Lucky Luke de La Mine d’or de Dick Digger à celui des albums écrits plus tard par René Goscinny pour mesurer l’ampleur de sa transformation. Publié en album en 1949, ce premier tome rassemble deux histoires dessinées et scénarisées par Morris. Le cow-boy solitaire y est déjà accompagné de Jolly Jumper et poursuit déjà des bandits, mais son apparence comme sa personnalité restent très éloignées de leur forme définitive.

Le premier Lucky Luke possède un visage beaucoup plus arrondi et des proportions directement influencées par le dessin animé américain. Son corps semble presque élastique. Morris cherche encore son style, entre la caricature, le cartoon et la bande dessinée d’aventure. Les décors sont plus simples, les mouvements plus exagérés et les affrontements reposent souvent sur une mécanique de gags visuels.

Lucky Luke n’est pas encore ce héros impassible capable de dominer une situation par son intelligence et sa rapidité. Il se fait surprendre, reçoit des coups et occupe parfois moins de place que les malfaiteurs qu’il poursuit. Dans La Mine d’or de Dick Digger, les deux voleurs disposent ainsi de longues séquences comiques au point que le héros semble presque partager avec eux le premier rôle.

Jolly Jumper est également différent. Le cheval accompagne déjà Lucky Luke, mais il n’a pas encore pleinement acquis la personnalité sarcastique qui fera de lui l’un des meilleurs commentateurs de la série. Les Dalton, Rantanplan et les grandes caricatures de figures historiques de l’Ouest sont encore absents.

L’arrivée de René Goscinny au scénario donnera progressivement à la série une autre dimension. Les aventures deviendront de véritables satires du western et de la société américaine, avec des intrigues plus solides, des dialogues plus efficaces et une galerie de personnages immédiatement reconnaissables. Le Lucky Luke des débuts était un héros de cartoon plongé dans l’Ouest ; celui de la maturité deviendra une parodie presque encyclopédique de toute la mythologie du western.

La mine d’or de Dick Digger ©Dupuis

Astérix, quand Obélix n’était qu’un personnage secondaire

À première vue, Astérix le Gaulois possède déjà tout ce qui fera le succès de la série : un village résistant à l’envahisseur romain, une potion magique, des légionnaires régulièrement malmenés et de nombreux jeux de mots. Pourtant, l’équilibre de cette première aventure, publiée dans Pilote en 1959 puis en album en 1961, diffère profondément de celui des épisodes suivants.

La différence la plus importante concerne Obélix. Aujourd’hui indissociable d’Astérix, il ne joue dans le premier album qu’un rôle secondaire et ne participe pratiquement pas à l’action. L’histoire repose avant tout sur Astérix et Panoramix. Le tandem central de la série n’existe donc pas encore véritablement.

Cette absence modifie beaucoup de choses. Il n’y a pas encore les disputes entre les deux amis, les remarques sur le poids d’Obélix, sa passion envahissante pour les sangliers ou sa frustration de ne plus avoir droit à la potion magique. Sans cette relation, Astérix apparaît comme un héros plus traditionnel : malin, courageux et capable d’agir presque seul. Les albums suivants comprendront que sa personnalité devient beaucoup plus intéressante lorsqu’elle se confronte à la force, à la naïveté et à la sensibilité d’Obélix.

Le village n’a pas non plus trouvé sa forme définitive. Panoramix habite dans une hutte située à l’écart, tandis que plusieurs habitants appelés à devenir incontournables restent peu développés. Idéfix n’apparaîtra que dans Le Tour de Gaule d’Astérix, cinquième album de la série. Les querelles autour du poisson, les chansons d’Assurancetourix et les rivalités entre les villageois ne forment pas encore ce petit théâtre collectif qui donnera au village une grande partie de son identité.

Le dessin d’Uderzo évolue même à l’intérieur de l’album. Certains visages changent, les proportions ne sont pas toujours constantes et Jules César cherche encore son apparence définitive. Astérix le Gaulois pose donc un excellent concept, mais pas encore la série telle qu’elle restera dans la mémoire collective. Celle-ci naît véritablement lorsqu’Astérix cesse d’être seul et que le village devient un personnage à part entière.

L’évolution d’Astérix

Gaston Lagaffe, d’une présence étrange à tout un univers

Le cas de Gaston est particulier, car le personnage n’a pas commencé par une aventure traditionnelle. Lorsqu’il apparaît dans Spirou en 1957, il est présenté comme un « héros sans emploi ». Il entre dans les pages du journal sans que personne ne sache vraiment ce qu’il est venu y faire. Avant même de devenir le protagoniste d’une série, Gaston est une présence insolite qui perturbe la publication.

Ses premiers albums reflètent cette naissance atypique. À partir de 1960, ses gags sont réunis dans de petits ouvrages au format à l’italienne, bien différents des grands albums cartonnés auxquels la série sera ensuite associée. Ces premières publications sont modestes et ne donnent pas encore l’impression d’accueillir l’une des œuvres majeures d’André Franquin.

Le premier Gaston est également plus passif. Il dort, attend, oublie ce qu’il devait faire et provoque des catastrophes par son inadaptation au monde du travail. Le personnage n’est pas encore l’inventeur débordant d’énergie que l’on retrouvera plus tard. Son univers ne possède ni le chat, ni la mouette rieuse, ni la plupart de ses inventions mécaniques et musicales. Plusieurs figures importantes, comme Prunelle, Longtarin ou Jules-de-chez-Smith-en-face, arriveront progressivement.

Mademoiselle Jeanne elle-même est d’abord très différente. Loin de la jeune femme séduisante et complice des derniers albums, elle apparaît avec une silhouette plus effacée et une personnalité moins affirmée. Quant à Fantasio, il occupe initialement le rôle du supérieur excédé avant de laisser cette fonction à Prunelle.

Au fil du temps, Franquin ne se contente pas d’ajouter des personnages. Il transforme entièrement le sens de la série. Gaston n’est plus seulement un employé paresseux provoquant des accidents : il devient un inventeur, un amoureux des animaux, un pacifiste et un adversaire instinctif de toutes les formes d’autorité.

Cette évolution s’accompagne d’une transformation spectaculaire du dessin. Le trait gagne en mouvement, les expressions deviennent plus fortes et les catastrophes envahissent parfois toute la planche. Les contrats de Monsieur De Mesmaeker ne sont plus seulement un prétexte répétitif : ils symbolisent l’impossibilité pour le monde sérieux et commercial de résister au désordre créatif de Gaston.

Avant de devenir une vrai catastrophe

Blueberry, un personnage parmi d’autres devenu une légende du western

Lorsque Fort Navajo débute dans Pilote en 1963, la série ne s’intitule pas encore simplement Blueberry. Elle est présentée sous le titre Fort Navajo, une aventure du lieutenant Blueberry. Cette nuance dit beaucoup de la place initialement accordée au personnage.

Le premier album fonctionne comme un récit choral. Plusieurs officiers participent à l’intrigue, notamment le lieutenant Graig, Crowe, le major Bascom et le colonel Dickson. Blueberry n’est pas encore l’unique centre du récit. Il partage l’histoire avec d’autres personnages et s’inscrit dans une grande fresque militaire consacrée aux affrontements entre l’armée américaine et les Apaches.

Son apparence reste également relativement propre et juvénile. Jean Giraud lui donne déjà des traits inspirés de Jean-Paul Belmondo, mais le personnage n’a pas encore le visage fatigué, creusé et mal rasé qui deviendra sa marque. Le dessin lui-même se situe davantage dans la tradition classique de la bande dessinée réaliste franco-belge.

Album après album, Blueberry va pourtant prendre le pouvoir sur sa propre série. Jean-Michel Charlier développe son caractère d’officier indiscipliné, joueur, menteur et profondément méfiant envers l’autorité. Le militaire devient fugitif, puis aventurier solitaire. Les intrigues quittent progressivement le cadre du fort et des guerres indiennes pour explorer les complots politiques, les trésors perdus, les règlements de comptes et les épisodes les plus sombres de son passé.

Dans le même temps, le dessin de Jean Giraud devient plus libre, plus réaliste et plus personnel. Les visages se marquent, les paysages prennent une ampleur nouvelle et la mise en scène s’éloigne du western classique pour rejoindre une vision plus crépusculaire du genre. En ouvrant Fort Navajo, on découvre donc moins le premier chapitre d’une série entièrement définie que le moment où un personnage parmi d’autres commence lentement à attirer toute la lumière.

Fort Navajo ©Dargaud

Dragon Ball, de la parodie d’aventure aux combats pour sauver l’univers

Le premier tome de Dragon Ball peut désorienter un lecteur qui connaîtrait surtout la série par ses combats les plus célèbres. À ses débuts, le manga d’Akira Toriyama est avant tout une aventure comique librement inspirée du roman chinois La Pérégrination vers l’Ouest.

Son Goku est alors un petit garçon naïf doté d’une queue de singe. Il vit seul dans la montagne jusqu’à sa rencontre avec Bulma, venue chercher les Dragon Balls. Le récit repose sur le voyage, les rencontres improbables et un humour souvent absurde ou grivois. Les premières menaces sont rarement prises au sérieux très longtemps. Même Pilaf, qui cherche à dominer le monde, reste un adversaire essentiellement comique.

Le premier tome contient bien quelques combats, mais ceux-ci sont courts et traités comme des péripéties parmi d’autres. Il n’est pas encore question de guerriers extraterrestres, de transformations en Super Saiyan ou d’ennemis capables de détruire une planète. Goku ignore tout de ses origines et l’histoire ressemble davantage à une chasse au trésor fantaisiste qu’à une grande saga martiale.

La transformation commence avec l’entraînement auprès de Tortue Géniale et les premiers tournois d’arts martiaux. Le combat prend progressivement plus de place, les adversaires deviennent plus dangereux et les affrontements s’allongent. Avec l’arrivée de Piccolo, puis des Saiyans, le récit change d’échelle. Les enjeux dépassent la simple quête des Dragon Balls pour concerner la survie de la Terre, puis celle de l’univers.

L’évolution est si forte que l’adaptation animée occidentale a contribué à créer une séparation dans l’esprit du public entre Dragon Ball, associé à l’enfance de Goku, et Dragon Ball Z, lié à l’âge adulte et aux grands combats. Dans le manga original, pourtant, il s’agit bien d’une seule œuvre publiée sans interruption. Plus qu’un simple changement de ton, Dragon Ball illustre la capacité d’une série à changer progressivement de genre sans abandonner complètement son identité.

Son Goku et ses amis ©Glénat

Titeuf, le même enfant mais pas encore le même regard sur le monde

Dans Dieu, le sexe et les bretelles, publié en 1993, Titeuf possède déjà sa mèche blonde, son langage et ses grandes interrogations sur les adultes. Le principe de la série est immédiatement reconnaissable. Pourtant, le premier album reste assez différent de ceux qui feront ensuite de Titeuf un immense succès de l’édition francophone.

Le dessin de Zep est beaucoup plus brut. Les personnages présentent des silhouettes irrégulières, les décors sont réduits et le découpage donne l’impression d’une bande dessinée encore très spontanée. Titeuf lui-même semble plus petit, plus nerveux et parfois plus agressif. Son visage n’a pas encore la souplesse graphique qu’il acquerra au fil des albums.

Son entourage reste également en construction. Manu, Nadia, Hugo et les autres élèves ne forment pas encore une véritable troupe avec des fonctions clairement identifiables. Dans les tomes suivants, chacun apportera un point de vue particulier sur l’école, l’amour, la famille ou les transformations du corps. Le monde de Titeuf deviendra alors beaucoup plus collectif.

L’évolution la plus intéressante concerne cependant le regard porté sur l’enfance. Les premiers gags reposent largement sur les mauvaises interprétations de Titeuf face au sexe et aux comportements des adultes. Avec le temps, Zep conserve cet humour mais aborde aussi le chômage, le racisme, le divorce, l’exclusion, la maladie ou les premières émotions amoureuses. La série gagne en tendresse et en profondeur sans cesser d’être drôle.

Le premier album contient donc déjà la voix de Titeuf, mais pas encore toute la richesse de son univers. Ce qui ressemblait à une chronique irrévérencieuse de cour de récréation est progressivement devenu une observation beaucoup plus précise de l’enfance et de la société.

Premier projet de couverture du premier album de Titeuf

Une époque où les séries pouvaient encore se chercher

Aujourd’hui, le lancement d’une nouvelle BD doit généralement présenter immédiatement un univers clair, des personnages identifiables et une direction capable de convaincre le lecteur comme l’éditeur. Plusieurs grandes séries se sont pourtant développées selon une logique beaucoup plus progressive.

Leurs auteurs ne disposaient pas nécessairement d’un plan détaillé. Ils travaillaient pour des journaux, observaient les réactions du public et adaptaient leurs personnages au rythme de la publication. Un second rôle apprécié pouvait devenir indispensable, une mécanique humoristique pouvait prendre de l’ampleur et un dessinateur pouvait abandonner certaines influences pour trouver peu à peu son propre trait.

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Ces premiers albums ne sont donc pas seulement des curiosités graphiques. Ils montrent une époque où une série avait parfois le droit de chercher sa forme en public. Obélix pouvait rester en retrait, Blueberry partager l’affiche, Gaston se contenter de dormir et Goku partir à la recherche des Dragon Balls sans imaginer qu’il affronterait un jour des ennemis capables de détruire des planètes.

Relire ces débuts permet surtout de comprendre qu’une série célèbre ne naît pas toujours avec tous les éléments qui feront son succès. Certains univers ont dû attendre plusieurs albums avant de devenir pleinement eux-mêmes. Et c’est peut-être cette part d’improvisation, d’hésitation et de transformation qui leur a permis de rester vivants aussi longtemps.

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