Scénariste, essayiste et figure majeure de la bande dessinée documentaire, David Vandermeulen a construit un parcours atypique, largement autodidacte, nourri par la littérature, l’histoire et une curiosité intellectuelle sans cesse renouvelée. De Sapiens aux projets de vulgarisation, en passant par l’autoédition et le travail collaboratif, il défend une vision de la bande dessinée comme un formidable outil de transmission et de découverte
Vous expliquez avoir quitté le système scolaire très jeune avant de poursuivre votre formation de manière autodidacte. Avec le recul, en quoi ce parcours atypique a-t-il façonné l’auteur que vous êtes devenu ?
Je n’ai pas vraiment quitté le système scolaire. J’ai été inscrit dans des écoles jusqu’à l’âge de 24 ans, essentiellement pour échapper au service militaire. Par contre, ce qui est vrai, c’est que dès l’âge de 16 ans, je ne me suis plus présenté en classe qu’un ou deux mois par an et que je ne me suis plus jamais présenté aux examens.
La conséquence directe, c’est que j’ai doublé onze fois et que mon plus haut diplôme est celui de mon cycle primaire ; j’avais onze ans.
Je ne me suis jamais vraiment intéressé au programme scolaire, mais cela ne m’a jamais empêché de lire et d’apprendre dans mon coin. J’aimais le français, l’histoire, la littérature et les arts. J’ai appris tout cela seul, exclusivement dans les livres, sans l’aide de personne.
Il y avait cependant quelques professeurs que j’adorais, comme le graveur Roger Dewint. Même si j’étais épaté par son dessin, ses conseils ne m’intéressaient pas ; je lui demandais plutôt de me dire quels étaient les livres qui l’avaient transformé. C’est par lui que j’ai découvert Norman Mailer ou Beckett. J’ai agi ainsi avec de nombreux professeurs.
L’inconvénient de cette approche autodidacte, c’est que je ne me suis instruit que dans les matières qui m’importaient. J’ai ainsi d’énormes lacunes en langues, en sciences dures et en mathématiques.
Je n’ai pas eu non plus de cours de bande dessinée, j’ai tout appris sur le tas, simplement en regardant comment étaient faits les albums de ma bibliothèque.
Je ne sais pas ce que cela m’a vraiment apporté, mais je sais à quoi j’ai échappé. Je veux dire par là qu’un professeur de BD, ça formate. Enfin, certains plus que d’autres.
Selon les périodes, rien qu’en découvrant quelques planches d’un jeune, il m’était possible de deviner sans me tromper s’il sortait des Gobelins, de Saint-Luc ou de Strasbourg.
N’importe quel professionnel vous le dira, je ne suis pas doté d’une science infuse. Certaines promotions ont même acquis un sens de la liberté artistique criant de similitude.
Je dois dire que je suis très déconcerté de voir le nombre de jeunes auteurs issus de cours de BD. Il n’existe pratiquement plus d’autodidactes. C’est d’autant plus étonnant que la BD est un savoir-faire qui se transmet très difficilement. Si c’était le cas, nous aurions des dizaines de professionnels à chaque promotion sortie de trois ou quatre années d’études. C’est loin d’être le cas ; la BD ne produit pas du tout les mêmes résultats qu’une école d’ébénisterie.
Je ne suis pas un utilitariste qui réclame des résultats, loin de là. D’ailleurs, en tant qu’autodidacte, je n’ai rien de très intéressant à dire sur l’enseignement. Je m’étonne simplement que le cours de BD se soit à ce point répandu, au point de devenir quasiment un passage obligé.
Vous avez étudié aussi bien aux Beaux-Arts de Bruxelles qu’à l’École du Louvre. Qu’ont apporté ces expériences à votre regard sur l’art et le récit ?
Absolument rien. J’ai été inscrit dans ces établissements parce qu’ils étaient les seuls à m’accepter.
L’École du Louvre, j’ai dû y aller trois mois la première année, puis deux ou trois semaines les deux années suivantes. J’avais séduit la secrétaire qui, en contrepartie, actait mes fausses présences.
Par contre, ces écoles – enfin, surtout les Beaux-Arts – m’ont été très précieuses en termes de contacts et de relations. Ce sont les élèves qui m’ont appris la poésie de la vie, bien plus que les professeurs.
C’est pour cela que je ne dis jamais de mal des écoles d’art, car elles sont avant tout des endroits où de nombreux jeunes gens pleins d’espoir se retrouvent. L’essentiel se situe probablement là.

Votre bibliographie est particulièrement variée, allant de la fiction à la bande dessinée documentaire et historique. Qu’est-ce qui vous attire dans cette diversité des formats et des sujets ?
Je ne sais pas trop, je pense que c’est une nature.
En dessin, cela m’aurait bien plu d’avoir un style définissable. Je reste toujours épaté de constater qu’un gros plan d’un centimètre carré d’une œuvre de Stéphane Blanquet, qu’elle date de 1996 ou de 2026, soit toujours aussi évidemment reconnaissable.
Moi, c’est tout le contraire. J’ai fait beaucoup de choses qui n’ont rien à voir et je passe systématiquement du tout au tout, d’un livre à l’autre.
Très jeune, j’ai été impressionné par certains passages de Nietzsche lorsqu’il parlait de son refus de faire école. Je pense que mon intérêt vient de là : non pas un attrait pour la diversité, mais un rejet du conformisme.
Vos œuvres témoignent souvent d’un important travail de recherche. Comment passez-vous de la phase de documentation à la construction d’un récit capable de captiver le lecteur ?
Lorsque j’avais la vingtaine, je lisais beaucoup et j’oubliais énormément.
J’ai pris l’habitude de rédiger de petits résumés de mes lectures. Je m’amusais à écrire mes textes dans un langage léger et parfois décalé, sur le ton d’une conversation de café.
En relisant mes notes bien plus tard, j’ai réalisé à quel point cela ressemblait à des scénarios de bande dessinée.
L’idée est simplement venue comme ça. Mon premier livre dans ce sens a été Littérature pour tous, un recueil qui revenait sur treize romans français. J’avais réduit les chefs-d’œuvre de Camus, Balzac, Hugo et Flaubert en trois ou cinq pages, ce qui rendait la chose absurde et comique.
Je me suis pris au jeu et j’ai continué de façon plus sérieuse, en gardant toutefois un ton badin.
Donc, pour répondre à la question, ma documentation, c’est vraiment mon matériau de base. Je n’invente rien, je me contente de surinterpréter mes lectures.
Vous avez notamment adapté Sapiens de Yuval Noah Harari en bande dessinée. Quels ont été les principaux défis pour transposer un ouvrage aussi dense et ambitieux dans le langage du neuvième art ?
Le premier défi, c’était la pagination. Chaque page de Sapiens a été transposée en BD avec un ratio de 2,5. C’est-à-dire qu’il nous a fallu deux planches et demie de bande dessinée pour adapter une page de texte initial.
Au final, le Sapiens en BD approche les mille planches.
Je pense qu’il n’y a pas eu beaucoup d’autres exemples de livres de sciences humaines qui aient été transposés ainsi en BD, de façon aussi exhaustive.
Le second grand défi, c’était d’écrire un récit compréhensible dans le monde entier et de trouver des références culturelles connues sur les cinq continents.
Cela paraît évident dit comme ça, mais ce fut un véritable travail, surtout pour moi qui ne suis pas très calé en culture mainstream.
Ça a été un véritable sport de trouver les mots qui conviennent à tous. Un discours réellement universel, c’est vraiment compliqué, en tout cas pour moi. Même si je n’applique pas cela à mes propres scénarios, j’ai adoré affronter ces nœuds de complexité et j’ai beaucoup appris en faisant Sapiens.
La vulgarisation est parfois perçue comme un exercice de simplification. Comment parvenez-vous à rendre accessibles des sujets complexes sans en perdre la nuance ?
Je m’interdis de penser à mon public.
Je ne me dis jamais que je dois rester compréhensible pour celle qui a treize ans ou pour celui qui n’a aucun bagage scientifique.
Je considère qu’il est important de lire des choses dont on ne comprend pas tout.
Sinon, pour en revenir à la question, disons que j’envisage mes livres comme des clés d’entrée. La plupart de mes ouvrages sont des invitations faites aux lecteurs pour qu’ils aillent plus loin et poursuivent le sujet en se plongeant dans les textes originaux ou des livres plus ardus.

Vous êtes également à l’origine de projets de vulgarisation en bande dessinée. Selon vous, qu’apporte la BD à la transmission des connaissances que d’autres médias ne permettent pas toujours ?
L’apport principal, c’est l’image et le temps.
L’image aide à retenir les informations, surtout lorsqu’elles sont complexes ou abstraites.
Quant au temps, la bande dessinée est un médium qui offre une certaine maîtrise. Contrairement à la radio ou à l’audiovisuel, c’est le lecteur qui gère son temps de lecture.
Il ne subit pas le flux des informations : il s’arrête, revient en arrière, choisit un regard global ou plus précis, le tout à sa guise.
Vous avez travaillé avec de nombreux collaborateurs au fil de votre carrière. Qu’appréciez-vous particulièrement dans le travail à plusieurs ?
D’abord, il faut que j’aime la personne.
Il m’est impossible de travailler avec quelqu’un que je n’admire pas ou que je n’aime pas profondément.
Ce qui m’importe, avant d’écrire un scénario, c’est d’écrire pour quelqu’un.
Ce que j’apprécie aussi beaucoup, c’est de me faire vampiriser, qu’un auteur s’empare de mon texte jusqu’à ce que je ne m’y reconnaisse plus.
Le secteur de la bande dessinée a beaucoup évolué ces dernières décennies. Quel regard portez-vous sur la place qu’occupent aujourd’hui la BD documentaire et les ouvrages de non-fiction ?
Il y a en effet beaucoup de bandes dessinées didactiques.
L’explosion a eu lieu en 2016, lorsque tous les grands éditeurs s’y sont mis en créant leurs propres collections.
Je n’ai pas vraiment d’avis sur la question. Je vais même vous avouer une chose : je ne suis pas du tout un lecteur de BD de non-fiction.
Par contre, j’adore en produire. J’éprouve un réel plaisir à en écrire ou à en éditer.
Je suis atteint de ce que j’appelle le syndrome du djembé : cela peut être très agréable d’en jouer, mais je n’ai aucun disque de djembé chez moi.
Après plus de vingt-cinq ans de carrière, qu’est-ce qui continue à nourrir votre curiosité et votre envie de créer ?
Après Sapiens, qui était une aventure très particulière puisqu’il s’agissait d’une édition mondialisée, publiée en quarante-deux langues et à des millions d’exemplaires, je suis revenu à mes premiers amours : l’autoédition.
Je me suis rendu compte que j’éprouvais de très grandes joies en apprenant que tel ou tel libraire avait vendu quinze exemplaires, alors que cela faisait plusieurs années qu’avec Sapiens, mes relevés de ventes parlaient de centaines de milliers d’exemplaires.
Je sais donc que mon envie ne trouve pas sa source dans la réussite économique. Elle vient, je pense, de l’envie d’apprendre.
Pour l’instant, je prends énormément de plaisir à raconter le parcours intellectuel d’Edgar Morin. En lisant ses livres et ses mémoires, j’apprends tous les jours.


