Lucky Luke — Tome 2
Le Pied-Tendre
Éditeur : Dargaud
Sortie originale : 1 septembre 1968
Waldo Badmington quitte l’Angleterre pour hériter d’un ranch dans l’Ouest américain. Convaincu que cet aristocrate raffiné sera une proie facile, Jack Ready tente de le pousser au départ. Goscinny et Morris construisent une excellente comédie sur les apparences, opposant la brutalité affichée des cow-boys au courage tranquille d’un nouvel arrivant.
Un héros moins fragile qu’il n’en a l’air
Avec son costume impeccable, son parapluie et son domestique, Waldo Badmington correspond parfaitement à l’image du « pied-tendre », cet Européen supposément incapable de survivre dans l’Ouest.
Les habitants cherchent immédiatement à se moquer de lui, mais Waldo refuse de réagir comme ils l’attendent. Il ne tente pas d’imiter les cow-boys et conserve ses manières britanniques, même dans les situations les plus dangereuses.
C’est précisément ce calme qui fait sa force. Sous son apparence délicate se cache un homme courageux, loyal et beaucoup plus résistant que ses adversaires ne veulent le croire. Goscinny renverse ainsi intelligemment les attentes du lecteur.
Une satire efficace de la virilité
Jack Ready considère que la valeur d’un homme se mesure à sa capacité à boire, se battre et manier les armes. Il multiplie donc les humiliations afin de prouver que Waldo n’a pas sa place dans l’Ouest.
L’album tourne cette conception de la masculinité en dérision. Ready affiche une agressivité permanente, mais utilise surtout les mensonges et les pièges. Waldo, au contraire, reste poli tout en affrontant les épreuves sans reculer.
Le personnage démontre qu’il n’est pas nécessaire d’adopter les comportements les plus brutaux du Far West pour y faire preuve de courage. Cette critique reste étonnamment moderne, même si elle s’appuie sur une caricature très prononcée de l’aristocrate britannique.
Jack Ready, adversaire lâche et manipulateur
Ready espérait récupérer le ranch du vieux Baddy et voit l’arrivée de son héritier comme une menace. Plutôt que de l’affronter loyalement, il cherche à provoquer son départ puis élabore un plan destiné à le faire accuser de meurtre.
Son évolution est bien construite. D’abord présenté comme une brute locale assez classique, il devient progressivement un adversaire beaucoup plus dangereux en exploitant les règles de la justice à son avantage.
Son stratagème reste pourtant suffisamment grossier pour que Lucky Luke puisse rapidement comprendre la vérité. Ready fonctionne surtout comme le révélateur des qualités de Waldo plutôt que comme un rival réellement capable de tromper durablement le héros.
Un trio particulièrement attachant
Waldo ne voyage pas seul. Il est accompagné de Jasper, son majordome, dont le flegme semble résister à toutes les absurdités de l’Ouest. Celui-ci continue de servir son maître avec une précision imperturbable, quelles que soient les circonstances.
Sam, l’homme chargé de veiller sur le ranch, complète ce duo. Son caractère silencieux et ses réactions minimalistes contrastent avec les manières très démonstratives des autres cow-boys.
La représentation de Sam repose sur plusieurs clichés associés aux peuples autochtones, mais il n’est jamais ridiculisé pour son intelligence. Son calme le rapproche même de Jasper et de Waldo, créant un groupe uni par une même capacité à ignorer les provocations.
Lucky Luke comme observateur et protecteur
Chargé de vérifier si l’héritier mérite réellement le ranch, Lucky Luke observe d’abord Waldo avec une certaine prudence. Il intervient pour empêcher les injustices, mais ne cherche pas à accomplir les épreuves à sa place.
Cette position permet à Waldo de devenir le véritable héros de sa propre histoire. Lucky Luke enquête sur les manœuvres de Ready et rétablit la vérité, mais la victoire morale appartient à l’héritier.
Le cow-boy paraît presque amusé par les réactions de Waldo. Leur relation repose rapidement sur un respect mutuel, sans passer par une transformation artificielle du Britannique en cow-boy traditionnel.
Une conclusion parfaitement ironique
Après avoir surmonté les épreuves et gagné le respect des habitants, Waldo s’intègre pleinement à son nouvel environnement. Il conserve pourtant une partie de son identité, ce qui évite une évolution trop prévisible.
L’arrivée finale d’un autre pied-tendre permet à Goscinny de retourner toute la situation. Waldo reproduit presque immédiatement l’accueil qu’il avait lui-même subi, comme si son intégration exigeait désormais qu’il se moque du nouveau venu.
Ce dernier gag est aussi drôle que cruel. Il montre avec quelle rapidité une victime peut adopter les habitudes du groupe qui l’avait rejetée.
En résumé
Le Pied-Tendre est une remarquable comédie de caractères. Waldo Badmington déjoue les apparences en imposant son courage sans renoncer à son élégance, tandis que Jack Ready incarne une virilité agressive et profondément lâche. Jasper, Sam et Lucky Luke complètent parfaitement cette confrontation. Malgré quelques caricatures culturelles très marquées, le scénario reste fin, drôle et parfaitement construit. La chute finale achève d’en faire l’un des grands albums de la période Goscinny et Morris.
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