Luuna — Tome 8
L’Attrapeur de rêves
Éditeur : Soleil
Sortie originale : 12 juin 2013
Luuna est revenue là où tout a commencé. Après avoir traversé les terres, les époques et les épreuves, elle retrouve le jour de son initiation, avant que sa rencontre avec Unkui ne bouleverse son existence. Mais cette fois, elle connaît l’avenir. Avec l’arrivée de Jean-David Morvan au scénario, L’Attrapeur de rêves transforme alors la série : Luuna n’essaie plus de réparer les conséquences de sa malédiction, elle tente d’empêcher son histoire d’avoir lieu.
Retour au premier jour
La fin de La Source du temps aurait parfaitement pu constituer celle de la série. La boucle semblait refermée et Luuna avait accompli le voyage commencé dans La Nuit des totems.
Pourtant, ce huitième album repart précisément de ce point pour poser une question assez vertigineuse : que ferait Luuna si elle pouvait tout recommencer en connaissant les conséquences de chacun de ses choix ?
Elle retrouve les Paumanoks et surtout le jour de son initiation. Elle sait qu’Unkui doit intervenir et provoquer l’apparition de ses deux totems. Cette fois, elle peut donc essayer de modifier les événements avant qu’ils ne se produisent.
C’est une excellente manière de poursuivre une série dont l’intrigue principale semblait terminée.
Plutôt que d’inventer artificiellement une nouvelle malédiction, le scénario utilise tout ce que Luuna a vécu pour construire la suivante. Son passé devient désormais son futur.
Jean-David Morvan prend les commandes
Ce tome marque surtout une évolution importante dans les coulisses de la série. Jean-David Morvan rejoint Crisse au scénario et prend en charge cette nouvelle orientation, tandis que Nicolas Keramidas demeure au dessin.
Le changement se ressent.
Morvan conserve les éléments essentiels de Luuna — les esprits, les Paumanoks, les Pipintus, les animaux et l’équilibre entre différentes forces — mais introduit une mécanique beaucoup plus directement liée au voyage temporel.
La question n’est donc plus seulement de savoir comment vaincre Unkui.
Luuna connaît désormais certaines catastrophes qui attendent son peuple. Elle possède une information dont personne d’autre ne dispose et doit convaincre son entourage de dangers qui, pour eux, n’existent pas encore.
Cette situation renouvelle immédiatement les rapports entre les personnages.
Pour la première fois, Luuna possède presque trop de connaissances.
Changer le passé n’est pas aussi simple
Évidemment, connaître l’avenir ne signifie pas pouvoir le modifier facilement.
Luuna tente d’éviter les événements qui ont conduit à sa malédiction et prend une autre direction lors de son initiation. Mais empêcher un événement entraîne nécessairement de nouvelles conséquences.
C’est là que L’Attrapeur de rêves devient intéressant.
L’album aurait pu utiliser le voyage dans le temps comme un gigantesque bouton permettant d’effacer les sept tomes précédents. Il choisit heureusement une autre voie. Luuna peut agir différemment, mais elle ne contrôle pas pour autant tout ce qui l’entoure.
Même son totem évolue : un loup gris entre désormais dans son existence.
Le symbole est particulièrement pertinent.
Pendant une grande partie de la série, Luuna était divisée entre le loup blanc et le loup noir, le bien et le mal. Le gris suggère quelque chose de moins binaire. Après tout ce qu’elle a vécu, Luuna sait justement que le monde ne peut plus être résumé à deux forces parfaitement opposées.
Sauver ceux qu’elle a déjà vus mourir
Le véritable intérêt émotionnel de cette nouvelle situation apparaît lorsque Luuna retrouve ceux qu’elle avait perdus.
Pour eux, rien ne s’est encore produit.
Pour elle, tout s’est déjà produit.
Cette différence donne une tonalité assez particulière aux retrouvailles. Luuna ne peut plus regarder son peuple avec l’innocence de la jeune femme du premier tome. Elle connaît le massacre qui menace les Paumanoks et sait notamment que les Vikings finiront par s’abattre sur eux.
Sa mission devient alors profondément personnelle : elle possède une seconde chance de sauver ceux qu’elle n’avait pas pu protéger.
Mais comment convaincre une population entière de fuir une catastrophe dont elle est la seule à connaître l’existence ?
Le scénario trouve ici son meilleur enjeu. La puissance de Luuna ne suffit plus. Son expérience elle-même devient difficile à utiliser puisque raconter la vérité reviendrait à expliquer un futur qui n’existe pas encore.
On aurait néanmoins aimé que l’album insiste davantage sur le poids émotionnel de ces retrouvailles. L’idée est suffisamment forte pour occuper une place encore plus importante.
Une Luuna étonnamment lumineuse
Le changement le plus immédiatement perceptible concerne cependant Luuna elle-même.
Après la noirceur de La Reine des loups et les enjeux considérables de La Source du temps, l’héroïne paraît plus légère, plus souriante et parfois même plus espiègle. Ce changement a également été relevé lors de la sortie de l’album.
Ce n’est pas incohérent.
Luuna vient d’obtenir quelque chose d’inimaginable : une deuxième chance.
Elle porte toujours le souvenir de ce qu’elle a traversé, mais retrouve un monde dans lequel les personnes disparues sont encore vivantes et les catastrophes peuvent théoriquement être empêchées.
Cette Luuna plus apaisée permet également de retrouver une partie de l’esprit des premiers albums.
Les Pipintus participent évidemment à ce retour de l’humour. Leur présence pourrait facilement sembler artificielle après les bouleversements des tomes précédents, mais ils restent indispensables à l’identité de la série.
Sans eux, Luuna perdrait une partie de son équilibre entre aventure dramatique et fantaisie.
Nicolas Keramidas retrouve la Luuna des débuts… sans revenir en arrière
Nicolas Keramidas se trouve dans une position particulièrement intéressante.
Il doit représenter des lieux et des personnages qui renvoient directement au début de la série, tout en dessinant une Luuna qui possède désormais l’expérience de sept albums.
Son trait a évidemment évolué depuis La Nuit des totems. Les personnages semblent plus maîtrisés, les mouvements restent extrêmement dynamiques et les expressions occupent toujours une place essentielle dans sa narration.
La couverture traduit parfaitement le nouvel état d’esprit.
Luuna fonce vers l’avant sur son loup, lance levée, tandis que les Pipintus tentent de suivre derrière elle. Après l’image presque inquiétante de la Reine des loups, nous retrouvons une héroïne immédiatement reconnaissable, énergique et aventurière.
Keramidas ne cherche donc pas à reproduire graphiquement le premier tome.
Il revisite son propre univers avec plus de dix années d’expérience.
Et cela donne à ce retour aux sources une véritable cohérence visuelle.
Une excellente idée qui ouvre surtout de nouvelles questions
L’Attrapeur de rêves possède toutefois un défaut inhérent à sa construction : il ouvre beaucoup plus de portes qu’il n’en referme.
Que devient l’ancienne chronologie ? Jusqu’où Luuna peut-elle modifier les événements ? Certaines catastrophes sont-elles inévitables ? Les personnes sauvées resteront-elles réellement en vie ? Et surtout, quelles conséquences provoqueront les décisions différentes de Luuna ?
L’album constitue le début d’une nouvelle aventure pensée sur deux tomes plutôt qu’un récit totalement autonome.
Cela se ressent fortement à la lecture.
Le plaisir vient surtout de la nouvelle situation et de toutes les possibilités qu’elle ouvre. La véritable démonstration de ses conséquences reste encore à venir.
Ce huitième volume ressemble donc davantage au premier acte d’un final qu’à une aventure complète.
Une seconde chance pour Luuna… et pour la série
Il fallait une idée suffisamment forte pour justifier de continuer Luuna après La Source du temps.
Le retour dans le passé en est une.
Mieux encore, il ne constitue pas seulement un prétexte scénaristique. Il permet de relire toute la série sous un angle différent.
Luuna a passé des années à essayer de réparer une erreur commise lors de son initiation. Maintenant qu’elle peut empêcher cette erreur, elle découvre que supprimer une souffrance ne signifie pas nécessairement obtenir une vie parfaite.
C’est finalement une évolution logique du thème qui accompagne la série depuis le début : l’équilibre.
Après avoir été prisonnière de deux forces opposées, Luuna doit comprendre qu’elle ne peut peut-être pas davantage contrôler totalement son destin que supprimer l’une des deux faces du monde.
En résumé
L’Attrapeur de rêves réussit un exercice particulièrement difficile : relancer une série dont l’histoire semblait terminée sans simplement inventer une nouvelle menace. En ramenant Luuna au jour de son initiation, Jean-David Morvan et Crisse transforment son expérience passée en principal moteur de cette nouvelle aventure.
La mécanique temporelle apporte un véritable renouvellement, tandis que la possibilité de sauver les Paumanoks donne à la quête un enjeu émotionnel évident. Le scénario aurait néanmoins gagné à s’attarder davantage sur les retrouvailles et fonctionne avant tout comme la première moitié d’une histoire dont la conclusion reste à découvrir.
Nicolas Keramidas demeure quant à lui l’un des principaux atouts de la série. Plus de dix ans après le premier album, il retrouve les origines de Luuna sans donner l’impression de simplement les reproduire.
Un retour aux sources qui réussit paradoxalement à ouvrir une voie nouvelle.
L’avis des lecteurs
Les lecteurs donnent leur avis
Aucune critique de lecteur pour le moment. Sois le premier à partager la tienne.
Tu as lu cet album ? Partage ton avis avec les autres lecteurs.


