Dragonball Evolution
Titre original : Dragonball Evolution
Avec : Justin Chatwin, Emmy Rossum, Chow Yun-fat, Jamie Chung, James Marsters
Production / distribution : 20th Century Fox / 20th Century Fox France
Durée : 1 h 25
Adaptation : Manga
Sortie : 1 avril 2009
Il fallait évidemment adapter certaines choses pour faire entrer Dragon Ball dans un film en prises de vues réelles. Mais personne n’avait demandé de commencer par envoyer Son Goku au lycée. Dragonball Evolution s’ouvre pourtant comme si High School Musical avait perdu ses chansons en cours de route : garçons populaires, jolie fille inaccessible, fête entre adolescents et héros différent des autres qui aimerait simplement s’intégrer. En 2009, James Wong ne se contente donc pas de prendre quelques libertés avec le manga d’Akira Toriyama : il commence par retirer à Goku tout ce qui faisait de lui Goku. Et ce n’est malheureusement que le début !
Goku : comment rendre ordinaire un personnage extraordinaire
Dans le manga, Goku est un enfant sauvage élevé loin de la civilisation, incroyablement puissant mais d’une innocence totale. Une grande partie de son charme vient précisément de son ignorance du monde. Dans Dragonball Evolution, il a 18 ans, va au lycée, se fait harceler et aimerait surtout séduire Chi-Chi. Le scénario prend ainsi l’un des héros les plus immédiatement reconnaissables du manga pour lui construire la personnalité la plus conventionnelle possible.
Justin Chatwin n’est d’ailleurs pas véritablement responsable du problème. Il interprète correctement ce qu’on lui demande, mais son personnage pourrait s’appeler Kevin ou Jason que l’essentiel du film fonctionnerait exactement de la même manière. Quelques pouvoirs, une coiffure vaguement reconnaissable et le prénom Goku sont alors chargés de faire le reste. Le film ne cherche pas comment adapter Son Goku au cinéma : il cherche comment faire entrer Son Goku dans un héros qu’Hollywood sait déjà fabriquer.
Tout est là… sauf Dragon Ball
Soyons justes : Bulma est là, Chi-Chi est là, Yamcha est là, Tortue Géniale est là, Piccolo est là, tout comme les sept Dragon Balls et le Kamehameha. Sur une feuille Excel, l’adaptation peut donc sembler assez fidèle. C’est lorsqu’on regarde effectivement le film que cela se complique.
Le monde délirant de Toriyama, où les dinosaures côtoient les véhicules futuristes, où les animaux parlent et où une maison entière peut tenir dans une capsule, devient un univers fantastique étonnamment terne. Dragon Ball mélangeait naturellement aventure, humour, arts martiaux, science-fiction et mythologie asiatique. Dragonball Evolution conserve quelques morceaux de chacun et semble espérer qu’en les secouant suffisamment fort, Toriyama finira par apparaître.
Une adaptation a parfaitement le droit de transformer son modèle. Mais encore faut-il comprendre ce qui fait son identité. Ici, plus le film cherche à rendre Dragon Ball raisonnable, moins il ressemble à Dragon Ball.
Des acteurs qui méritaient franchement mieux
Emmy Rossum fait partie des rares bonnes surprises. Sa Bulma conserve du caractère et suffisamment d’énergie pour rappeler ponctuellement celle de Toriyama. Chow Yun-fat tente lui aussi de ramener un peu de folie dans le rôle de Tortue Géniale, même si le personnage a été transformé en mentor beaucoup plus conventionnel.
Avec le recul, il est surtout assez savoureux de retrouver Justin Chatwin et Emmy Rossum dans ce film. Deux ans plus tard, ils se retrouveront dans l’excellente Shameless, respectivement dans les rôles de Jimmy/Steve et Fiona Gallagher, avec une alchimie et des personnages autrement plus intéressants. Une démonstration assez définitive que le problème de Dragonball Evolution n’était vraiment pas ses deux acteurs principaux.
Jamie Chung hérite quant à elle d’une Chi-Chi essentiellement transformée en intérêt amoureux de Goku, tandis que Yamcha… est également présent. Nous pouvons donc officiellement confirmer son existence.
Piccolo : quelqu’un a laissé entrer le cosplayeur
James Marsters avait pourtant tout ce qu’il fallait pour incarner Piccolo. L’acteur était réellement enthousiaste à l’idée de participer à Dragon Ball et possède naturellement une présence qui aurait pu donner un excellent antagoniste. Malheureusement, le scénario lui offre très peu de matière et son apparence n’aide pas vraiment.
Le maquillage donne parfois l’impression que le maquilleur a découvert le cosplay la veille du tournage, acheté tout ce qu’il restait de peinture verte et considéré que le problème était réglé. Le plus cruel est que Marsters semble prendre Piccolo beaucoup plus au sérieux que le film.
L’acteur racontera d’ailleurs plus tard avoir découvert une production beaucoup moins ambitieuse que celle qu’on lui avait présentée. Difficile de ne pas ressentir une certaine sympathie pour lui : sous tout ce vert se trouve probablement l’un des acteurs les plus motivés du film.
Comment rendre un combat de Dragon Ball ennuyeux
C’est peut-être l’exploit le plus impressionnant du film. Akira Toriyama disposait de papier, d’encre et d’images parfaitement immobiles pour créer une extraordinaire sensation de vitesse. James Wong possède des acteurs, des cascadeurs, des câbles, du montage, du son et des effets numériques. Toriyama gagne quand même.
Les affrontements manquent de puissance et de démesure. Quelques ralentis, des personnages suspendus à des câbles et des effets lumineux ne suffisent jamais à retrouver l’énergie du manga. C’est particulièrement regrettable lorsque l’on sait à quel point Toriyama excellait justement dans la lisibilité et le rythme de ses combats.
Et puis arrive le Kamehameha. Des générations d’enfants l’ont reproduit dans leur chambre ou dans la cour de récréation. Le film disposait donc d’un moment de cinéma quasiment offert sur un plateau. Il réussit pourtant à transformer l’une des attaques les plus célèbres de la culture populaire en effet numérique assez quelconque. Rendre le Kamehameha banal : il fallait quand même le faire.
Un film qui a peur de la folie de Dragon Ball
Visuellement, le film n’impressionnait déjà guère en 2009 et le temps n’a rien arrangé. Les effets numériques manquent d’ampleur et l’immensité du monde de Toriyama disparaît presque entièrement. Là où le manga pouvait passer d’une mégalopole futuriste à un désert peuplé de créatures improbables, Dragonball Evolution donne parfois l’impression que l’avenir de la planète se joue dans un rayon de vingt kilomètres.
Mais le problème dépasse les effets spéciaux. Le film semble surtout terrifié par l’idée d’assumer le ridicule potentiel de son modèle. Or Dragon Ball fonctionne précisément parce que Toriyama n’a jamais peur d’aller trop loin. Nous parlons tout de même d’une œuvre dans laquelle un garçon avec une queue de singe recherche sept boules magiques avec une adolescente, rencontre un cochon métamorphe et reçoit l’enseignement d’un vieillard vivant avec une tortue sur une île minuscule. Le réalisme n’était peut-être pas le dossier prioritaire.
Toriyama avait prévenu… et le scénariste finira par s’excuser
L’histoire de la production est presque plus révélatrice que le film. Akira Toriyama expliquera avoir émis des réserves et proposé des modifications qui ne furent pas véritablement suivies. Sa déception face au résultat sera telle qu’il dira avoir eu du mal à considérer cette adaptation comme son Dragon Ball.
Quelques années plus tard, le scénariste Ben Ramsey ira jusqu’à présenter publiquement ses excuses aux fans, reconnaissant avoir abordé le projet davantage comme un travail que comme un passionné de la franchise. La démarche est respectable, mais confirme surtout l’impression laissée par le film : Dragon Ball a été considéré comme une licence avant d’être considéré comme une œuvre.
La production disposait pourtant d’une personne particulièrement bien placée pour expliquer comment fonctionnait Dragon Ball : le créateur de Dragon Ball. Lui demander son avis était une bonne idée. L’écouter aurait peut-être été encore mieux.
Ironie supplémentaire, Toriyama expliquera plus tard que sa déception devant le film avait contribué à raviver son attachement à son univers. Il fallait bien trouver une qualité à Dragonball Evolution : en ratant suffisamment Dragon Ball, il aura participé indirectement au retour de Toriyama vers Dragon Ball.
Le parfait manuel de la mauvaise adaptation
C’est finalement pour cela que Dragonball Evolution reste intéressant aujourd’hui. Son problème n’est pas simplement d’être infidèle. Une adaptation peut modifier énormément de choses et devenir excellente si elle comprend ce qu’elle transforme.
Ici, le film conserve Goku mais retire son innocence, Tortue Géniale mais atténue sa folie, Piccolo mais lui retire sa présence, les combats mais oublie leur énergie et le Kamehameha mais perd sa puissance. Il possède presque tous les ingrédients et réussit malgré tout à perdre la recette.
Plus de quinze ans après sa sortie, Dragonball Evolution continue ainsi d’être cité comme exemple lorsqu’une adaptation de manga inquiète les fans. Beaucoup de mauvais films finissent oubliés. Celui-ci aura au moins réussi à devenir immortel pour de très mauvaises raisons.
En résumé
Dragonball Evolution transforme l’une des œuvres les plus libres, drôles et inventives du manga populaire en blockbuster adolescent terriblement générique. Les acteurs essaient — certains prouveront d’ailleurs largement leur talent ailleurs — mais entre Goku méconnaissable, Piccolo sacrifié, combats sans énergie et univers privé de sa folie, le naufrage était difficilement évitable.
L’unique étoile revient donc essentiellement aux acteurs et au formidable cas d’école que le film est devenu. Pour le reste, Akira Toriyama avait prévenu tout le monde. Ils auraient peut-être dû écouter le monsieur qui avait créé le truc.
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