Peter Pan — Tome 1
Londres
Éditeur : Vents d’Ouest
Sortie originale : 1 novembre 1990
Avant le Pays imaginaire, avant Clochette et avant même que Peter ne devienne véritablement Peter Pan, il y avait Londres. Avec ce premier tome publié en 1990, Régis Loisel ne cherche pas à adapter fidèlement le récit de J. M. Barrie : il imagine ce qui aurait pu précéder la légende. Son Peter est un enfant pauvre, violenté par l’existence, vivant dans un Londres misérable où l’enfance n’a rien d’insouciant. Londres pose ainsi les bases d’une relecture beaucoup plus sombre, adulte et psychologique du personnage.
Un Peter Pan qui n’est pas encore Peter Pan
La première excellente idée de Loisel consiste à prendre son temps. Peter n’est pas présenté immédiatement comme l’enfant éternel que tout le monde connaît. C’est d’abord un garçon des rues qui tente de survivre dans un environnement où les adultes sont rarement synonymes de protection.
Cette approche modifie profondément notre regard sur le personnage. Certains traits associés traditionnellement à Peter — son refus de grandir, son égoïsme, son besoin de fuir la réalité — ne sont plus seulement les caractéristiques amusantes d’un héros fantastique. Loisel commence à leur donner une origine.
Le personnage devient alors beaucoup plus ambigu. Peter peut être attachant, drôle et débrouillard, mais également colérique, cruel ou profondément instable. Ce premier volume ne cherche jamais à fabriquer un petit héros idéal : il construit un enfant abîmé.
Londres est presque un personnage
Le titre est parfaitement choisi. Dans ce premier album, Londres compte presque autant que Peter. Loisel représente une ville humide, sale et oppressante, faite de ruelles étroites, de tavernes, de pauvreté et d’enfants livrés à eux-mêmes.
On retrouve volontairement une atmosphère qui évoque le Londres de Dickens. Glénat décrit d’ailleurs officiellement la série comme un mélange entre la féerie de Barrie et les atmosphères londoniennes sombres de Dickens.
Ce cadre donne une force considérable au futur basculement vers le merveilleux. Le Pays imaginaire ne pourra pas seulement être un endroit extraordinaire : il représentera nécessairement une échappatoire. Plus Loisel rend le monde réel brutal, plus on comprend pourquoi un enfant pourrait vouloir le quitter définitivement.
Derrière l’aventure, une enfance particulièrement dure
C’est probablement ce qui surprend le plus lorsqu’on découvre cette version de Peter Pan. Malgré son dessin parfois caricatural et ses personnages très expressifs, Loisel ne construit absolument pas une BD pour jeunes enfants.
La misère, l’alcool, la violence et l’abandon occupent une place importante. La relation de Peter avec sa mère est notamment essentielle pour comprendre sa personnalité. Sans transformer immédiatement le personnage en cas psychologique, Loisel montre comment son rapport aux adultes, aux femmes et à l’affection se construit dans un environnement profondément dysfonctionnel.
Cette noirceur n’est pourtant pas gratuite. Elle permet de retourner progressivement tout ce que nous croyons savoir sur Peter Pan. Le refus de devenir adulte commence à apparaître moins comme un rêve merveilleux que comme la conséquence possible d’une enfance durant laquelle les adultes ont précisément échoué.
Loisel ne détruit pas le mythe : il cherche son origine
C’était le principal danger du projet. À force de vouloir donner une explication à chaque élément d’une œuvre connue, une préquelle peut rapidement enlever toute sa magie à l’original.
Londres évite largement ce problème parce que Loisel ne cherche pas à cocher mécaniquement une liste de références. Il construit d’abord sa propre histoire. Les éléments familiers arrivent progressivement et prennent un sens différent lorsqu’ils apparaissent dans cet univers.
C’est ce qui rend la relecture particulièrement intéressante. On reconnaît déjà certains contours de la légende, mais on ne sait pas encore exactement comment Loisel va les relier. La série possède ainsi suffisamment de personnalité pour exister indépendamment de Barrie tout en restant profondément liée à son œuvre.
Un dessin immédiatement reconnaissable
Graphiquement, Londres possède déjà toute la puissance du travail de Régis Loisel. Les corps sont déformés, les visages extrêmement expressifs et les décors fourmillent de détails. Il ne recherche jamais une beauté académique : ses personnages ont des gueules, des attitudes et une présence physique très forte.
Le Londres qu’il dessine paraît sale jusque dans la texture des planches. Les ruelles semblent humides, les intérieurs encombrés et les personnages appartiennent véritablement à cet environnement. La palette sombre renforce encore cette impression d’un monde dans lequel la lumière peine à entrer.
Cette exagération graphique permet également à Loisel de passer très rapidement du comique au dramatique. Une scène peut commencer dans une énergie presque burlesque avant de devenir beaucoup plus inquiétante quelques cases plus tard. C’est l’une des grandes forces de l’album.
Une introduction qui accepte de rester une introduction
Ce premier tome possède néanmoins une particularité : il installe beaucoup plus qu’il ne résout. Loisel construit Peter, son environnement et plusieurs personnages avant de véritablement lancer la grande aventure que promet le nom Peter Pan.
Le rythme peut donc sembler relativement lent à celui qui attend immédiatement le Pays imaginaire, les pirates et toute l’iconographie habituelle. Mais c’est précisément cette patience qui donne sa valeur au projet. Loisel veut que l’on connaisse Peter avant la légende.
Et lorsque le fantastique commence progressivement à entrer dans son existence, il possède forcément davantage de poids. Ce n’est pas simplement une porte vers l’aventure : c’est une porte de sortie.
En résumé
Avec Londres, Régis Loisel réussit quelque chose de particulièrement délicat : reprendre l’un des personnages les plus célèbres de la littérature jeunesse sans chercher à reproduire ce que Barrie avait déjà raconté. Il transforme Peter Pan en récit des origines et utilise le mythe pour parler de l’enfance, de l’abandon, de la violence et du besoin de fuir un monde adulte profondément décevant.
Ce premier tome reste essentiellement une mise en place et ne dévoile encore qu’une partie de l’ambition de la série. Mais son univers est immédiatement fascinant. Le contraste entre la noirceur londonienne et le merveilleux qui commence à apparaître donne envie de comprendre comment cet enfant des rues deviendra celui qui refuse de grandir.
Et surtout, Loisel réussit dès ce premier album à modifier notre perception du personnage : derrière le rêve de l’éternelle enfance commence à apparaître quelque chose de beaucoup plus triste. Une entrée en matière sombre, magnifique et déjà très personnelle.
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