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Morris, dans l’ombre de Lucky Luke : l’histoire d’un géant de la BD

Culture BD

Lucky Luke est l’un des personnages les plus célèbres de la bande dessinée franco-belge. Avec son éternel chapeau blanc, son cheval Jolly Jumper et ses affrontements contre les Dalton, le cow-boy solitaire traverse les générations depuis 1946. Pourtant, derrière cette légende du neuvième art se cache un homme dont le parcours reste parfois méconnu : Maurice De Bevere, plus connu sous le pseudonyme de Morris. Dessinateur passionné par le cinéma américain, observateur du Far West et véritable artisan de la bande dessinée humoristique, il a consacré l’essentiel de sa vie à un héros devenu bien plus célèbre que son propre créateur.

Maurice De Bevere naît le 1er décembre 1923 à Courtrai, en Belgique. Très tôt, il manifeste un intérêt pour le dessin, la caricature et les images animées. À une époque où la bande dessinée commence seulement à construire son identité culturelle, le jeune Maurice appartient à une génération fascinée par les productions américaines, notamment les dessins animés de Walt Disney et les courts métrages des studios hollywoodiens.

Après ses études, il rejoint le monde de l’animation et travaille notamment au studio bruxellois CBA, où il côtoie plusieurs futurs grands noms de la bande dessinée belge. Parmi eux figurent André Franquin, qui reprendra plus tard Spirou et Fantasio, et Eddy Paape. Cette expérience lui permet d’acquérir un sens particulier du mouvement, des expressions et du rythme visuel. Des qualités qui deviendront essentielles dans son œuvre.

C’est également durant cette période qu’il adopte le pseudonyme de Morris, dérivé de son prénom Maurice. Un nom court, facilement identifiable, qui finira par s’inscrire durablement dans l’histoire du neuvième art. Mais le jeune dessinateur est encore loin d’imaginer que son premier grand personnage deviendra l’un des héros les plus populaires de la bande dessinée européenne.

1946 : la naissance d’un cow-boy pas comme les autres

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, les westerns occupent une place considérable dans l’imaginaire populaire. Le cinéma américain multiplie les histoires de cow-boys, de hors-la-loi et de conquête de l’Ouest. Morris décide alors de s’emparer de cet univers pour en proposer une interprétation humoristique, à mi-chemin entre la parodie et l’aventure.

Lucky Luke apparaît pour la première fois dans l’histoire Arizona 1880, publiée dans l’Almanach Spirou 1947, paru en 1946. Le personnage est encore assez éloigné de celui que connaissent les lecteurs actuels. Son visage est plus rond, ses proportions davantage caricaturales et son apparence évoque directement les personnages des dessins animés américains. Pourtant, les principaux ingrédients sont déjà présents : un cow-boy solitaire, une grande habileté au revolver et un univers peuplé de personnages hauts en couleur.

Morris ne cherche pas à reproduire fidèlement les westerns traditionnels. Il préfère détourner leurs codes, exagérer les situations et jouer avec les clichés du genre. Son héros n’est pas un justicier tourmenté, mais un personnage calme, efficace et souvent dépassé par l’absurdité des individus qu’il rencontre. Cette approche permet à Lucky Luke de se distinguer rapidement des autres personnages d’aventure publiés à la même époque.

Le dessinateur vient de poser les fondations d’une série appelée à durer plusieurs décennies. Pourtant, il lui faudra encore quelques années pour trouver définitivement son style et donner au personnage toute sa personnalité.

Dessin préparatoire de Lucky Luke par Morris

Un voyage en Amérique qui va transformer Lucky Luke

En 1948, Morris entreprend un voyage aux États-Unis en compagnie de Jijé et d’André Franquin. Pour le dessinateur, cette traversée de l’Atlantique représente bien davantage qu’une simple aventure personnelle. Il souhaite découvrir le pays qui nourrit son imagination depuis l’enfance, observer les paysages de l’Ouest et mieux comprendre la culture américaine dont il s’inspire pour ses histoires.

Alors que ses compagnons finissent par rentrer en Europe, Morris choisit de prolonger son séjour. Il passe plusieurs années aux États-Unis, notamment à New York, où il poursuit son travail sur Lucky Luke tout en découvrant le milieu de la bande dessinée américaine. Il fréquente des dessinateurs et rencontre notamment Harvey Kurtzman, futur créateur du magazine satirique Mad. Cette proximité avec les auteurs américains contribue à renforcer son goût pour la caricature et la parodie.

Ce voyage marque également une évolution importante dans son dessin. Progressivement, les formes très arrondies des premières aventures laissent place à des silhouettes plus élancées, à une mise en scène plus dynamique et à des personnages immédiatement reconnaissables. Morris développe une manière de représenter le mouvement particulièrement efficace, héritée de son expérience dans l’animation.

Mais surtout, il découvre que le véritable Far West est bien plus complexe que celui présenté par Hollywood. Il se documente sur les figures historiques, les villes et les événements de la conquête de l’Ouest. Cette recherche nourrit directement ses albums et permet à Lucky Luke de devenir une série capable de mélanger humour, fiction et références historiques. Les frères Dalton, par exemple, apparaissent d’abord sous les traits des véritables hors-la-loi américains avant que leurs cousins fictifs ne deviennent les adversaires récurrents du héros.

La rencontre avec René Goscinny, ou la naissance d’un duo légendaire

Si Morris est le créateur incontestable de Lucky Luke, un autre homme va jouer un rôle déterminant dans l’évolution du personnage : René Goscinny. Les deux auteurs se rencontrent aux États-Unis, où le futur scénariste d’Astérix cherche encore à se faire une place dans le monde de la bande dessinée. Leur collaboration débute véritablement en 1955 avec Des rails sur la prairie, une aventure qui marque un tournant dans l’histoire de la série.

Jusqu’alors, Morris assurait lui-même l’essentiel des scénarios et des dessins, avec quelques contributions de son frère Louis De Bevere. En confiant l’écriture à Goscinny, il peut désormais se concentrer sur ce qu’il préfère : le dessin et la narration graphique. Le scénariste apporte une nouvelle dimension à Lucky Luke, en développant les dialogues, les situations absurdes et les personnages secondaires.

Leur complémentarité devient rapidement l’une des grandes forces de la série. Morris possède une connaissance approfondie du western et une maîtrise remarquable de la mise en scène. Goscinny, de son côté, excelle dans la construction des gags, le détournement des clichés et la création de personnages comiques. Ensemble, ils transforment Lucky Luke en une véritable satire de l’Ouest américain, sans jamais perdre le goût de l’aventure.

C’est durant cette collaboration que la série connaît certaines de ses aventures les plus emblématiques, notamment Les Cousins Dalton, Billy the Kid, Calamity Jane ou encore La Diligence. Les personnages secondaires prennent une importance croissante et participent à la construction d’un univers immédiatement identifiable. La collaboration entre Morris et Goscinny se poursuit jusqu’à la disparition de ce dernier en 1977, après plus de vingt années de création commune.

Morris, un dessinateur qui avait inventé son propre langage

Au-delà du succès de Lucky Luke, Morris occupe une place particulière dans l’histoire de la bande dessinée grâce à son approche du dessin. Contrairement à certains auteurs qui recherchent une représentation réaliste des personnages et des décors, il privilégie l’efficacité visuelle. Chaque silhouette, chaque mouvement et chaque expression doivent pouvoir être compris immédiatement par le lecteur.

Son trait, apparemment simple, repose en réalité sur une construction extrêmement précise. Les personnages possèdent des attitudes caractéristiques, les décors accompagnent l’action sans l’alourdir et les compositions permettent de suivre naturellement le déroulement des scènes. Morris maîtrise particulièrement l’art de suggérer la vitesse et le mouvement, une qualité essentielle pour représenter les duels et les poursuites qui rythment les aventures de son cow-boy.

Morris, l’homme qui consacra sa vie à Lucky Luke

Cette recherche de lisibilité explique aussi pourquoi Lucky Luke a si bien traversé les époques. Son dessin ne cherche pas à suivre les modes graphiques successives. Il possède une identité suffisamment forte pour rester reconnaissable, même plusieurs décennies après sa création. Morris réussit ainsi à construire un univers où le réalisme historique peut cohabiter avec des personnages volontairement caricaturaux.

L’influence de l’animation reste perceptible tout au long de sa carrière, notamment dans les expressions exagérées et le sens du timing comique. Mais Morris ne se contente jamais d’imiter les dessins animés américains. Il adapte leurs principes aux possibilités propres à la bande dessinée, en faisant du découpage et de la succession des images de véritables outils narratifs.

Un créateur capable de faire évoluer son héros avec son époque

Pendant plusieurs décennies, Lucky Luke apparaît presque systématiquement avec une cigarette au coin des lèvres. Ce détail, directement inspiré des cow-boys du cinéma américain, devient l’un des éléments caractéristiques de son apparence. Pourtant, à mesure que les mentalités évoluent et que les dangers du tabac sont davantage reconnus, cette habitude commence à poser question.

Morris décide finalement de remplacer la cigarette par une brindille. Ce changement, amorcé dans les années 1980 et devenu définitif, constitue l’une des transformations les plus symboliques du personnage. L’initiative est saluée par l’Organisation mondiale de la santé, qui distingue le dessinateur pour avoir contribué à modifier l’image du tabac auprès du jeune public.

Cette décision révèle un aspect intéressant de la personnalité de Morris. Bien qu’il soit profondément attaché à son personnage, il ne considère pas Lucky Luke comme une création figée. Le dessinateur accepte de modifier certains codes lorsque cela lui semble nécessaire, sans remettre en cause l’identité fondamentale de son héros.

La série évolue également sur le plan éditorial. Après avoir longtemps été publiée dans Spirou chez Dupuis, elle rejoint progressivement l’univers de Pilote et les éditions Dargaud à la fin des années 1960. Lucky Luke dépasse alors largement le cadre de ses premières publications et devient une figure incontournable de la bande dessinée européenne.

Morris et Lucky Luke

Après Goscinny, Morris refuse de laisser disparaître Lucky Luke

La mort de René Goscinny, en novembre 1977, constitue une rupture majeure dans la carrière de Morris. Pendant plus de vingt ans, les deux hommes ont construit ensemble un univers dont l’équilibre reposait sur leur complémentarité. La disparition du scénariste pose donc une question essentielle : Lucky Luke peut-il continuer à exister sans celui qui a largement contribué à définir son humour ?

Morris choisit de poursuivre l’aventure. Plutôt que de reprendre seul l’écriture de tous les albums, il s’entoure de nouveaux scénaristes, parmi lesquels Xavier Fauche, Jean Léturgie, Lo Hartog van Banda ou encore Guy Vidal. Cette nouvelle organisation permet à la série de continuer à paraître régulièrement, même si les lecteurs et les critiques restent particulièrement attachés à la période Goscinny.

Le dessinateur ne se limite d’ailleurs pas à son cow-boy solitaire. Il développe également l’univers de Rantanplan, le chien de garde particulièrement stupide apparu dans les aventures de Lucky Luke, qui obtient sa propre série à partir de 1987. Cette diversification témoigne de la richesse des personnages imaginés autour du héros principal.

Morris demeure néanmoins fidèle à Lucky Luke jusqu’à la fin de sa vie. Contrairement à d’autres grands auteurs de la bande dessinée franco-belge, qui ont progressivement abandonné leurs personnages les plus célèbres ou confié leur réalisation à d’autres dessinateurs, il continue à dessiner personnellement les aventures de son cow-boy pendant plus d’un demi-siècle.

L’homme qui a aussi contribué à faire reconnaître le neuvième art

L’héritage de Morris ne se résume pas à Lucky Luke. Le dessinateur a également joué un rôle dans la reconnaissance culturelle de la bande dessinée, longtemps considérée comme un simple divertissement destiné aux enfants. Son nom est notamment associé à la popularisation de l’expression « neuvième art », qui s’impose progressivement dans les années 1960 pour désigner ce mode d’expression.

Cette appellation contribue à changer le regard porté sur les albums et leurs créateurs. La bande dessinée n’est plus seulement envisagée comme une succession d’histoires illustrées publiées dans des journaux jeunesse, mais comme une forme artistique possédant son propre langage, ses techniques et ses grands auteurs.

Morris appartient précisément à cette génération de dessinateurs belges qui ont accompagné cette transformation. Aux côtés d’Hergé, Franquin, Peyo ou Jijé, il participe à la construction d’une bande dessinée européenne capable de rivaliser avec les productions américaines tout en développant une identité particulière.

Sa carrière est récompensée en 1992 par un Grand Prix spécial décerné à l’occasion du vingtième anniversaire du Festival international de la bande dessinée d’Angoulême. Cette distinction vient saluer plusieurs décennies de création et confirmer la place de Morris parmi les grandes figures du neuvième art.

2001 : la disparition de Morris, mais pas celle de Lucky Luke

Morris s’éteint le 16 juillet 2001 à Bruxelles, à l’âge de 77 ans. Sa disparition marque la fin d’une époque pour la bande dessinée franco-belge. Pendant cinquante-cinq ans, il a accompagné Lucky Luke, façonnant progressivement son apparence, son caractère et son univers. Peu de personnages de bande dessinée auront bénéficié d’une telle continuité graphique sous la responsabilité d’un seul créateur.

Pourtant, l’histoire du cow-boy solitaire ne s’arrête pas avec la disparition de son dessinateur. La série se poursuit sous la plume et le crayon de nouveaux auteurs, notamment Achdé, chargé de reprendre le dessin dans un style respectueux de celui de Morris. Laurent Gerra, puis d’autres scénaristes comme Jul, participent à cette nouvelle période.

Cette continuité soulève une question qui concerne de nombreuses grandes séries patrimoniales : comment faire vivre un personnage après la disparition de son créateur sans trahir son identité ? Dans le cas de Lucky Luke, les successeurs de Morris doivent trouver un équilibre entre fidélité graphique, respect des traditions et renouvellement des histoires.

Mais cette transmission constitue également une forme de reconnaissance. Lucky Luke n’appartient plus seulement à son époque ni même à son créateur. Il est devenu un personnage du patrimoine culturel, capable de séduire de nouvelles générations tout en conservant les caractéristiques imaginées en 1946.

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Morris, un nom parfois éclipsé par sa propre création

Il existe finalement un paradoxe dans la carrière de Morris. Son personnage est connu de millions de lecteurs, mais son nom reste parfois moins immédiatement identifiable que ceux d’Hergé, de Franquin ou de René Goscinny. La popularité de Lucky Luke a presque fini par dépasser celle de l’homme qui lui a donné naissance.

Cette situation s’explique notamment par l’importance prise par Goscinny dans l’histoire de la série. Le scénariste, également créateur d’Astérix avec Albert Uderzo, bénéficie d’une immense notoriété. Pourtant, Lucky Luke existait près de dix ans avant le début de leur collaboration. Sans Morris, il n’y aurait eu ni cow-boy solitaire, ni Jolly Jumper, ni cet univers graphique si particulier qui continue aujourd’hui à faire le succès de la série.

L’histoire de Morris rappelle aussi que la bande dessinée est un art dans lequel le dessin joue un rôle aussi déterminant que l’écriture. Son sens du mouvement, son humour visuel et sa capacité à transformer les codes du western ont permis à Lucky Luke de traverser les décennies sans perdre son identité.

Quatre-vingts ans après la naissance de Lucky Luke, le cow-boy continue de parcourir les plaines américaines, de poursuivre les Dalton et de s’éloigner vers le soleil couchant. Derrière cette silhouette devenue universelle demeure pourtant le travail d’un dessinateur belge qui avait choisi de consacrer sa vie à un seul héros. Morris n’a pas simplement créé l’homme qui tire plus vite que son ombre. Il a donné naissance à un personnage qui lui a survécu et qui appartient désormais à l’histoire de la bande dessinée.

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