Peter Pan — Tome 5
Crochet
Éditeur : Vents d’Ouest
Sortie originale : 1 janvier 2002
Après avoir consacré Mains rouges à la transformation de Peter, Régis Loisel s’intéresse à l’autre grande figure de la légende. Le capitaine a perdu sa main droite, tranchée par Peter, et la remplace par le crochet qui va désormais le définir. Obsédé par la vengeance, il veut retrouver celui qu’il considère comme son bourreau. Pendant ce temps, Peter, toujours hanté par ses propres démons, retourne à Londres. Avec Crochet, les différents éléments du mythe commencent enfin à prendre la place que nous leur connaissons.
Crochet n’est plus seulement le méchant de l’histoire
Depuis le début de la série, Loisel refuse de construire une opposition trop simple entre Peter et les pirates. Ce cinquième tome en apporte probablement la meilleure démonstration. Crochet est évidemment dangereux et violent, mais sa haine possède désormais une origine très concrète.
Peter lui a pris sa main. Dès lors, le crochet n’est plus seulement un accessoire immédiatement reconnaissable : il devient la trace permanente de leur affrontement et la source d’une obsession.
C’est ce qui rend la relation entre les deux personnages beaucoup plus intéressante. Peter et Crochet ne représentent pas simplement le Bien et le Mal. Ils se ressemblent même davantage qu’ils ne voudraient l’admettre : tous deux sont gouvernés par leurs blessures, leur colère et leur incapacité à tourner la page.
Peter continue de fuir ce qu’il est devenu
Peter est désormais reconnu comme le chef des enfants, mais il est loin d’avoir trouvé un équilibre. Après une nuit hantée par les cauchemars, il disparaît et retourne probablement à Londres.
Loisel poursuit ainsi la transformation psychologique commencée dans Mains rouges. Peter possède maintenant le Pays imaginaire, des compagnons et une identité nouvelle, mais rien de tout cela n’efface son passé.
Son retour à Londres est particulièrement révélateur. Cette ville qu’il voulait fuir continue de l’attirer parce qu’une partie de lui y est restée. Le Pays imaginaire peut lui offrir l’éternelle enfance, mais il ne peut pas effacer ses souvenirs.
Mr Kundal apporte une dernière part de mystère
Le retour à Londres permet à Peter de retrouver Mr Kundal, désormais mourant. Avant de disparaître, celui-ci lui remet deux objets : une vieille lettre restée fermée et une boîte qu’il lui recommande de conserver sans jamais l’ouvrir.
Loisel utilise parfaitement ces objets pour entretenir le mystère. Depuis le premier album, Peter s’est construit autant à partir de ce qu’il sait que de ce qu’il refuse ou n’est pas encore capable de comprendre.
La lettre et la boîte deviennent alors des liens supplémentaires avec son passé. Elles rappellent surtout que derrière l’aventure fantastique se trouve toujours la même interrogation : qui est réellement Peter et que restera-t-il de l’enfant de Londres lorsqu’il aura définitivement choisi le Pays imaginaire ?
Le mythe de Peter Pan est presque en place
C’est certainement l’un des grands plaisirs de Crochet. Après cinq tomes, on voit enfin apparaître très clairement l’univers que l’on connaît : Peter Pan, les Enfants perdus, Clochette, les pirates et désormais le capitaine Crochet.
Pourtant, Loisel ne donne jamais l’impression de simplement compléter une liste. Chaque élément possède une origine cohérente avec l’histoire qu’il raconte. Crochet ne porte pas son crochet parce que le personnage de Barrie doit en avoir un : il le porte parce qu’un événement précis de cette version l’a conduit à perdre sa main.
C’est toute la réussite de cette relecture. Le lecteur connaît le point d’arrivée, mais Loisel parvient encore à rendre passionnant le chemin qui y mène.
Un univers toujours aussi beau et inquiétant
Graphiquement, Loisel conserve cette formidable capacité à mélanger le grotesque et le tragique. Les pirates sont caricaturaux, parfois presque comiques, mais peuvent devenir menaçants l’instant suivant.
Crochet profite particulièrement de ce traitement. Son visage déformé par la colère, ses cheveux noirs et son immense manteau rouge en font immédiatement une figure spectaculaire. La couverture ne montre d’ailleurs pratiquement que lui : après Peter dans Mains rouges, c’est désormais son adversaire qui occupe tout l’espace.
Cette opposition visuelle entre les deux couvertures traduit parfaitement le rapprochement qui s’opère entre les personnages. Peter et Crochet sont désormais les deux pôles autour desquels le récit s’organise.
En résumé
Crochet poursuit brillamment la construction du mythe en donnant enfin au célèbre capitaine l’identité que nous lui connaissons. Sa vengeance contre Peter devient le moteur du récit tandis que le retour à Londres rappelle que le jeune garçon n’a toujours pas réussi à échapper à son passé.
À un tome de la conclusion, presque toutes les pièces sont désormais en place. Loisel peut alors préparer la rencontre entre sa propre histoire et la légende de Peter Pan, avec toujours ce mélange remarquable de merveilleux, de cruauté et de mélancolie.
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