Peter Pan — Tome 6
Destins
Éditeur : Vents d’Ouest
Sortie originale : 1 octobre 2004
Avec Destins, Régis Loisel referme une aventure commencée quatorze ans plus tôt. Peter et les Enfants perdus semblent enfin connaître un moment d’accalmie sur l’île, mais une simple photographie représentant une mère réveille les manques et les jalousies de chacun. Autour de Peter, Clochette, Rose, Picou et Crochet, les dernières trajectoires se mettent alors en place. Loisel ne cherche pas à conduire son héros vers une fin heureuse : il doit désormais raccorder son histoire au mythe de Peter Pan.
Une conclusion qui parle avant tout de la mère
Depuis Londres, la figure maternelle traverse toute la série. Peter a commencé par s’inventer une mère aimante pour supporter celle qu’il avait réellement, tandis que les autres enfants abandonnés portent eux aussi ce manque.
La photographie qui circule entre les garçons paraît donc anodine, mais elle touche à quelque chose de fondamental. Chacun peut y projeter la mère qu’il aurait aimé avoir. Picou, lui, n’en ressent pas le même besoin puisqu’il considère déjà Rose comme sa mère.
Loisel revient ainsi à l’une des blessures originelles de son récit. Derrière les pirates, les fées et les aventures se cachent finalement des enfants qui cherchent une famille.
Clochette, personnage beaucoup moins innocent
La Clochette de Loisel n’a jamais été une petite fée simplement adorable. Elle est possessive, jalouse et capable de réactions particulièrement cruelles dès que sa relation avec Peter semble menacée.
Dans Destins, cette personnalité prend toute son importance. Loisel pousse jusqu’au bout les conséquences de cette jalousie et rappelle que le Pays imaginaire n’obéit pas à une morale rassurante.
C’est aussi ce qui rend cette version de l’univers si singulière. Les personnages merveilleux ne sont pas forcément meilleurs que les humains. Ils aiment, souffrent, jalousent et peuvent faire énormément de mal.
Peter Pan est désormais presque complet
Le Peter du premier tome semble bien loin. Pourtant, Destins montre que le personnage que nous connaissons est précisément le résultat de tout ce qu’il a vécu.
Son refus de grandir n’est plus seulement une caractéristique fantastique. Après six albums marqués par l’abandon, la mort et la violence des adultes, rester enfant apparaît comme une réponse à son histoire. Le Pays imaginaire lui permet de figer le temps et, avec lui, une partie de sa propre existence.
Loisel réussit alors son pari : lorsque sa série rejoint progressivement le Peter Pan de J. M. Barrie, les éléments familiers ont acquis un sens différent. Nous connaissions Peter Pan ; nous avons désormais découvert l’enfant que Loisel imagine derrière la légende.
Crochet et Peter, deux personnages façonnés par leurs blessures
Le dernier tome confirme également combien Peter et Crochet fonctionnent en miroir. Tous deux sont prisonniers d’une obsession et incapables d’abandonner réellement le conflit qui les unit.
Leur affrontement ne repose donc plus sur une opposition classique entre héros et méchant. Loisel a consacré cinq albums à montrer comment chacun s’est construit, et leur rivalité paraît désormais presque inévitable.
Crochet est devenu Crochet à cause de Peter ; Peter Pan s’est construit à travers une succession de traumatismes et de pertes. Chacun contribue ainsi à fabriquer l’identité de l’autre.
Une conclusion qui refuse de tout adoucir
Loisel reste fidèle jusqu’au bout à la tonalité de sa série. Destins conserve de l’humour et du merveilleux, mais la mélancolie et la cruauté ne disparaissent jamais.
C’est probablement ce qui permet à la conclusion de fonctionner aussi bien. Une fin totalement heureuse aurait trahi les cinq volumes précédents. À l’inverse, Loisel ne sombre pas non plus dans une noirceur gratuite : chaque destin vient prolonger les thèmes installés depuis Londres.
Graphiquement, le tome conserve cette formidable expressivité. Les visages, les corps et les regards portent une grande partie de l’émotion. Clochette, mise en avant sur la couverture, résume d’ailleurs parfaitement l’univers de Loisel : belle et féerique au premier regard, mais beaucoup plus inquiétante lorsqu’on s’en approche.
En résumé
Destins offre une conclusion sombre, émouvante et cohérente à la relecture de Régis Loisel. Les dernières pièces du mythe trouvent leur place tandis que les blessures de Peter donnent tout leur sens à son refus de grandir.
Loisel réussit surtout à terminer son histoire sans dénaturer ce qui faisait sa force : derrière le merveilleux demeure une vision profondément mélancolique de l’enfance.
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