Gaston Lagaffe
Avec : héo Fernandez, Pierre-François Martin-Laval, Alison Wheeler, Arnaud Ducret
Production / distribution : UGC Production, Les Films du 24, TF1 Films Production / UGC Distribution
Durée : 1 h 23
Adaptation : BD franco-belge
Sortie : 4 avril 2018
Adapter Gaston Lagaffe au cinéma était un exercice particulièrement délicat. En 2018, Pierre-François Martin-Laval tente de transformer les gags courts de Franquin en un long métrage avec Théo Fernandez dans le rôle-titre. Tous les éléments emblématiques sont là, mais à force de vouloir rendre Gaston toujours plus fou et spectaculaire, le film finit par perdre ce qui rendait justement son univers si intelligent.
Gaston quitte la rédaction pour une entreprise moderne
Le film abandonne la rédaction du Journal de Spirou pour installer Gaston au Peticoin, une entreprise où il débarque comme stagiaire. Ses inventions, ses animaux et sa conception très personnelle du travail bouleversent rapidement le quotidien de Prunelle et de ses collègues, tandis que Monsieur de Mesmaeker fournit au scénario son principal fil rouge.
Moderniser le cadre n’était pas forcément une mauvaise idée. Gaston confronté aux open spaces, au management, à la productivité et aux absurdités du monde professionnel contemporain aurait même pu prolonger naturellement certains thèmes développés par Franquin. Mais le Peticoin sert essentiellement de décor à une succession de catastrophes. Le film actualise l’environnement sans véritablement profiter de ce changement pour actualiser le propos.
Théo Fernandez, un Gaston sympathique mais trop enfantin
Théo Fernandez possède naturellement plusieurs caractéristiques qui conviennent au personnage. La silhouette dégingandée, les cheveux en bataille, le pull vert et les espadrilles fonctionnent immédiatement, tandis que son air innocent permet de retrouver quelque chose de la naïveté de Gaston. Son interprétation reste sympathique et il ne devient jamais véritablement agaçant, ce qui n’était pas forcément évident avec un personnage pareil.
Mais son Gaston apparaît aussi beaucoup plus enfantin que celui de Franquin. Il lui manque cette étrange nonchalance, cette impression d’être constamment ailleurs tout en étant capable de consacrer une énergie extraordinaire à une invention complètement inutile. Certaines scènes retrouvent cette dimension, notamment lorsque Fernandez reste parfaitement calme au milieu du chaos, mais le personnage est globalement écrit et interprété dans un registre plus démonstratif.
Le résultat n’est donc pas un Gaston particulièrement marquant, sans être pour autant le principal défaut du film. Théo Fernandez fait correctement le travail, mais cette version du personnage manque simplement de la singularité qui permettait à Lagaffe d’être beaucoup plus qu’un grand adolescent maladroit.
Une intrigue qui transforme l’absurde en n’importe quoi
Le véritable problème apparaît dans l’écriture. Transformer les gags de Franquin en long métrage imposait évidemment de construire une histoire, mais celle imaginée autour du Peticoin et de De Mesmaeker ressemble rapidement à un prétexte destiné à relier des catastrophes toujours plus énormes.
Chez Franquin, Gaston pouvait provoquer un désastre à partir d’une situation parfaitement banale. Il bricolait une invention destinée à faciliter son quotidien, expérimentait une idée apparemment anodine et une succession parfaitement logique d’événements conduisait à la catastrophe. L’absurdité venait justement de cette mécanique : aussi improbable soit le résultat, on comprenait comment Gaston en était arrivé là.
Le film perd régulièrement cette logique. Les situations ne deviennent plus folles parce qu’une idée de Gaston a progressivement dégénéré, mais parce que le scénario cherche constamment quelque chose de plus énorme à montrer. À force, l’absurde laisse place au n’importe quoi et l’univers donne paradoxalement l’impression d’être beaucoup plus bête que celui de la bande dessinée.
Une surenchère qui ne s’arrête jamais
Cette tendance devient rapidement épuisante. Une invention ne peut plus simplement mal fonctionner : elle doit provoquer une catastrophe. Une catastrophe doit ensuite en entraîner une autre, encore plus spectaculaire, tandis que les personnages réagissent de manière toujours plus excessive. Le film semble persuadé qu’un gag devient nécessairement plus drôle lorsqu’on augmente son volume.
Pourtant, Franquin pouvait lui aussi aller extrêmement loin. Le gaffophone est une invention délirante, le chat et la mouette peuvent transformer la rédaction en champ de bataille et certaines expériences de Gaston défient joyeusement les lois de la physique. Mais cette folie était précisément construite et alternait avec des moments beaucoup plus simples.
Le film reste presque constamment au même niveau d’excitation. Il n’y a donc rapidement plus d’escalade possible : lorsque tout est énorme, plus rien ne l’est vraiment. Cette surenchère finit même par rendre prévisibles des catastrophes qui devraient justement surprendre.
Une mise en scène beaucoup trop agitée
La réalisation de Pierre-François Martin-Laval accompagne exactement la même logique. Le film bouge beaucoup, souligne ses effets, multiplie les réactions appuyées et cherche régulièrement à donner aux catastrophes une ampleur de dessin animé en prises de vues réelles. Cette énergie peut fonctionner sur quelques séquences, mais elle devient fatigante lorsqu’elle constitue pratiquement le seul registre du film.
C’est surtout oublier l’importance du timing chez Franquin. Une petite case montrant le visage de Prunelle découvrant la dernière invention de Gaston pouvait parfois être plus drôle que le désastre qui suivait. Le silence, l’attente et le contraste entre l’inquiétude générale et la tranquillité absolue de Lagaffe faisaient partie intégrante du gag.
La mise en scène ne laisse presque jamais cette respiration. Elle préfère montrer, amplifier et souligner. Les acteurs eux-mêmes sont entraînés dans cette surenchère, avec des réactions de plus en plus appuyées qui finissent par donner à l’ensemble des allures de grosse comédie familiale.
Prunelle poussé jusqu’à la caricature
Pierre-François Martin-Laval interprète également Prunelle et son personnage résume parfaitement le problème. Dans la BD, Prunelle était évidemment capable de colères monumentales, mais celles-ci fonctionnaient parce qu’elles contrastaient avec l’attitude de Gaston. Plus Lagaffe semblait innocent, plus son « Rogntudju ! » devenait drôle.
Dans le film, Prunelle est tellement souvent excédé que ses véritables explosions n’ont plus beaucoup d’impact. Le personnage gesticule, s’agace et monte rapidement dans les tours. Le contraste existe toujours, mais il est beaucoup plus lourdement exploité.
Cette caricature touche d’ailleurs une bonne partie des personnages secondaires. L’adaptation semble régulièrement partir d’un trait caractéristique de chacun pour l’amplifier jusqu’à ce qu’il devienne sa principale fonction comique.
Jeanne et De Mesmaeker perdent également en subtilité
Alison Wheeler propose une Mademoiselle Jeanne agréable, mais sa relation avec Gaston devient beaucoup plus conventionnelle. Chez Franquin, elle était l’une des rares personnes capables de regarder une invention catastrophique de Gaston avec une admiration parfaitement sincère. Leur relation possédait une tendresse maladroite et une étrangeté qui n’avaient pas besoin d’être véritablement définies.
De Mesmaeker souffre encore davantage du passage au long métrage. Ses célèbres contrats étaient l’un des grands running gags de la BD justement parce que leur contenu n’avait aucune importance. Tout ce qui comptait était qu’au moment précis où la signature semblait enfin possible, Gaston provoquait inévitablement une catastrophe.
Le film éprouve le besoin de donner à De Mesmaeker une véritable fonction dans son intrigue et de créer un enjeu autour de l’entreprise. C’est compréhensible dans la construction d’un long métrage, mais cela montre aussi à quel point l’humour de Gaston résiste à une narration cinématographique traditionnelle.
Beaucoup de références à Franquin, mais pas son rythme
Le paradoxe est que le film connaît manifestement très bien son matériau d’origine. Le chat, la mouette, le gaffophone, Longtarin, les inventions, Jeanne, Prunelle et De Mesmaeker sont présents. Les costumes et accessoires cherchent également à retrouver immédiatement l’apparence des personnages de Franquin.
Mais reproduire les objets ne suffit pas à reproduire les gags. Le gaffophone n’est pas uniquement drôle parce qu’il est gigantesque et produit un bruit infernal. Il l’est grâce à l’enthousiasme de Gaston, à l’angoisse grandissante de ses collègues et à la manière dont Franquin prépare méthodiquement le moment où tout va forcément dégénérer.
Le film possède ainsi beaucoup de Gaston dans son iconographie mais beaucoup moins dans son rythme. Il reproduit volontiers les résultats des gags de Franquin sans toujours retrouver la mécanique qui les rendait aussi efficaces.
Gaston était plus malin qu’il n’en avait l’air
C’est finalement ce que cette adaptation oublie le plus. Gaston n’était pas simplement un paresseux provoquant des catastrophes. Franquin en avait progressivement fait un personnage anticonformiste, amoureux des animaux, hostile à certaines formes d’autorité, sensible aux questions écologiques et totalement étranger à l’obsession de productivité qui l’entourait.
Sa paresse elle-même était un paradoxe formidable : Gaston pouvait passer des heures à construire une machine incroyablement compliquée simplement pour éviter une tâche de cinq minutes. Il était capable d’un travail acharné à partir du moment où personne ne lui demandait de travailler. Cette logique faisait de lui un personnage beaucoup plus intelligent et intéressant que le simple gaffeur suggéré par son nom.
Le film conserve quelques traces de cette personnalité mais privilégie trop souvent le gag immédiatement compréhensible. Gaston fait une invention, quelque chose tourne mal et tout explose. À force de simplifier cette mécanique, l’adaptation finit par rendre simpliste un univers qui ne l’était absolument pas.
Une comédie familiale qui va beaucoup trop loin
Gaston Lagaffe ressemble finalement davantage à une grosse comédie familiale inspirée de Franquin qu’à une véritable transposition de son humour. Le film veut manifestement divertir un jeune public et choisit pour cela un rythme rapide, des personnages très expressifs et des catastrophes spectaculaires. Mais Gaston n’avait justement pas besoin d’être simplifié pour être accessible aux enfants.
Le problème n’est donc pas que le film soit absurde ou enfantin. Gaston l’a toujours été par certains aspects. C’est qu’il va trop loin dans la bêtise, jusqu’à perdre le décalage qui rendait l’absurde intelligent. La mise en scène en rajoute, le scénario en rajoute et les personnages en rajoutent, comme si personne n’avait jamais osé dire qu’un gag pouvait être plus drôle en faisant moins.
C’est particulièrement dommage parce qu’une adaptation plus calme aurait probablement mieux servi tout le monde, y compris Théo Fernandez. En laissant davantage respirer Gaston et en faisant confiance à l’étrangeté naturelle de son comportement, le film aurait pu retrouver cette sensation merveilleuse propre à Franquin : voir un personnage parfaitement serein provoquer autour de lui un chaos dont il ne comprend sincèrement pas pourquoi tout le monde s’inquiète.
En résumé
Gaston Lagaffe reprend énormément d’éléments de Franquin mais les enferme dans une comédie familiale constamment dans la surenchère. Théo Fernandez propose un Gaston sympathique mais trop enfantin, tandis que le scénario et la mise en scène poussent tellement chaque situation qu’ils finissent par transformer l’absurde en simple n’importe quoi.
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