Lucky Luke — Tome 13
La Guérison des Dalton
Éditeur : Dargaud
Sortie originale : 14 novembre 1975
Le professeur Otto von Himbeergeist affirme que les criminels sont des malades susceptibles d’être guéris par la psychologie. Pour démontrer sa théorie, il choisit les Dalton comme sujets d’expérience. Goscinny transforme cette idée en une satire brillante des certitudes scientifiques, de la manipulation et de la frontière fragile entre médecin et patient.
Le crime considéré comme une maladie
Von Himbeergeist rejette l’idée selon laquelle les bandits seraient naturellement mauvais. D’après lui, leur comportement résulte de traumatismes et de mécanismes psychologiques qu’un traitement approprié pourrait faire disparaître.
Cette théorie apporte une question passionnante à l’univers de Lucky Luke. Si les Dalton peuvent être guéris, leur emprisonnement permanent paraît inutile. Mais si le traitement échoue, l’expérience risque de remettre quatre criminels particulièrement dangereux en liberté.
Goscinny ne cherche pas à apporter une réponse scientifique sérieuse. Il utilise la psychologie pour interroger avec humour la responsabilité individuelle et la confiance parfois excessive accordée aux théories nouvelles.
Otto von Himbeergeist, savant et futur patient
Le professeur possède une confiance absolue dans sa méthode. Il parle aux autorités avec assurance et considère les objections comme les preuves d’une incompréhension intellectuelle.
Son orgueil constitue pourtant sa principale faiblesse. Von Himbeergeist croit pouvoir étudier les Dalton sans être influencé par eux et sous-estime totalement l’intelligence manipulatrice de Joe.
Le personnage devient progressivement aussi intéressant que ses patients. Plus il tente d’expliquer leur comportement, plus il se rapproche de leur manière de penser. La thérapie cesse alors d’être à sens unique : les Dalton finissent eux aussi par transformer leur médecin.
Joe Dalton face à la psychologie
Joe refuse naturellement d’être considéré comme malade. Il revendique ses crimes et ne supporte pas que le professeur cherche dans son enfance une explication à sa haine de Lucky Luke.
Les séances permettent à Goscinny de détourner les méthodes psychanalytiques. Chaque colère, chaque contradiction et chaque réaction de Joe devient un symptôme que von Himbeergeist interprète selon sa théorie.
Joe comprend cependant qu’il peut utiliser le traitement à son avantage. En feignant certains progrès et en observant les faiblesses du professeur, il transforme progressivement l’expérience scientifique en nouveau plan d’évasion.
Averell, patient idéal ou cas désespéré ?
Averell accueille la thérapie avec beaucoup moins de méfiance. Il répond sincèrement aux questions, même lorsque ses réponses concernent essentiellement la nourriture.
Sa simplicité met souvent en difficulté les interprétations complexes du professeur. Là où von Himbeergeist cherche des traumatismes profonds, Averell exprime des désirs beaucoup plus immédiats.
Le personnage montre également que les quatre frères ne possèdent pas le même rapport au crime. Averell paraît capable d’accepter une autre vie, tandis que Joe définit presque entièrement son identité par sa carrière de bandit.
Lucky Luke infiltré parmi les criminels
Afin de surveiller l’expérience, Lucky Luke se fait passer pour un détenu. Cette position l’oblige à dissimuler son identité tout en observant les progrès supposés des Dalton.
Le héros adopte un comportement criminel suffisamment convaincant pour attirer l’attention du professeur. Goscinny s’amuse ainsi à appliquer les théories de von Himbeergeist à un homme dont le sens de la justice est pourtant incontestable.
Cette infiltration permet également à Lucky Luke d’intervenir sans contrôler entièrement l’expérience. Il doit attendre que Joe révèle ses intentions et que le professeur découvre les limites de sa propre méthode.
Une satire de la science toute-puissante
L’album ne se moque pas de toute forme de psychologie, mais de la certitude avec laquelle von Himbeergeist prétend expliquer et corriger chaque comportement humain.
Le professeur réduit les Dalton à des cas cliniques et oublie qu’ils peuvent mentir, jouer un rôle ou utiliser son vocabulaire contre lui. Sa méthode paraît d’autant plus fragile qu’elle repose entièrement sur son interprétation.
La satire conserve une belle actualité. Goscinny rappelle qu’une théorie séduisante ne devient pas automatiquement vraie parce qu’elle est présentée par un spécialiste doté d’un langage compliqué.
Quand le médecin devient criminel
L’évolution de von Himbeergeist constitue la meilleure trouvaille du scénario. Venu transformer les Dalton, il finit par être fasciné par leur mode de vie et par les possibilités offertes par le crime.
Ce retournement ne signifie pas nécessairement que sa théorie était entièrement fausse. Il démontre plutôt que l’influence peut fonctionner dans les deux sens : le médecin agit sur ses patients, mais ses patients agissent également sur lui.
La conclusion apporte ainsi une ironie parfaite. L’expérience devait réduire le nombre de criminels ; elle risque finalement d’en produire un nouveau.
Une mécanique presque trop parfaite
L’album progresse avec une grande précision, depuis l’exposition de la théorie jusqu’à son renversement complet. Chaque séance ajoute un nouvel élément à la manipulation organisée par Joe.
Cette construction laisse toutefois peu de place au doute. Le lecteur comprend rapidement que les Dalton ne deviendront pas définitivement honnêtes et que la confiance du professeur sera punie.
La prévisibilité du résultat ne nuit pas réellement au plaisir de lecture. L’intérêt vient surtout de la manière dont Goscinny conduit von Himbeergeist vers une conclusion exactement opposée à celle qu’il espérait.
En résumé
La Guérison des Dalton repose sur l’une des meilleures idées imaginées autour des quatre frères. La psychologie permet à Goscinny d’explorer leurs personnalités, de révéler une nouvelle fois l’intelligence de Joe et de transformer un professeur sûr de lui en victime de sa propre théorie. Le résultat final paraît inévitable et la science est volontairement caricaturée, mais les dialogues, l’infiltration de Lucky Luke et l’évolution de von Himbeergeist forment une satire remarquablement cohérente. Un grand classique de la série.
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