MiklMayer.fr

L’Empereur Smith

Couverture de L’Empereur Smith

Lucky Luke — Tome 14

L’Empereur Smith

René Goscinny et Morris

Éditeur : Dargaud

Sortie originale : 1 avril 1976

5/5

À Grass Town, le riche éleveur Dean Smith se prend pour l’empereur des États-Unis. Les habitants tolèrent cette fantaisie parce qu’il dépense généreusement sa fortune, jusqu’au jour où son conseiller Buck Ritchie transforme ce délire inoffensif en prise de pouvoir. Goscinny et Morris livrent une satire politique d’une noirceur inhabituelle.

Un empereur que personne ne prend au sérieux

Dean Smith vit dans un palais, porte un uniforme inspiré de Napoléon et entretient une armée privée équipée de véritables canons. Les habitants considèrent pourtant son comportement comme une excentricité sans danger.

Cette tolérance repose largement sur l’argent. Smith fait travailler les commerçants, paie ses soldats et contribue à l’économie locale. Chacun accepte donc de jouer son rôle dans la comédie impériale tant que celle-ci reste profitable.

Lucky Luke comprend immédiatement le danger. Le problème n’est pas seulement que Smith se prenne pour un empereur, mais qu’il possède les moyens financiers et militaires de transformer son imagination en réalité.

L’argent rend le délire possible

Goscinny montre que Smith ne serait probablement qu’un personnage ridicule sans sa fortune. Sa richesse lui permet d’acheter des uniformes, des armes, des fidélités et surtout le silence de ceux qui l’entourent.

Les soldats ne croient pas nécessairement à son empire, mais acceptent d’en faire partie parce qu’ils sont payés. Les habitants se moquent de lui en privé tout en participant publiquement à ses cérémonies.

Cette satire conserve une force remarquable. Le pouvoir de Smith ne vient pas de la légitimité de ses idées, mais de sa capacité à rémunérer suffisamment de personnes pour qu’elles se comportent comme si son empire existait réellement.

Buck Ritchie, le véritable danger

Smith paraît davantage enfermé dans son rêve que véritablement malveillant. Son conseiller Buck Ritchie comprend en revanche tout le profit qu’il peut tirer de cette situation.

Ritchie encourage l’empereur à dépasser le simple cérémonial. Il transforme une fantaisie privée en projet politique, désigne des ennemis et pousse Smith à utiliser son armée contre la population.

Goscinny montre ainsi qu’un dirigeant délirant devient réellement dangereux lorsqu’un homme plus lucide organise son pouvoir. Ritchie ne partage pas nécessairement les convictions de Smith : il les utilise pour satisfaire ses propres ambitions.

De la comédie à la dictature

La grande réussite du scénario réside dans son changement progressif de ton. Les premières apparitions de Smith semblent relever d’une plaisanterie locale. Ses costumes et ses cérémonies font sourire, tandis que ses soldats jouent docilement leurs rôles.

La situation devient beaucoup plus inquiétante lorsque l’empereur commence à imposer ses décisions. Les opposants sont considérés comme des traîtres et les habitants découvrent que les canons décoratifs sont parfaitement capables de tirer.

L’album montre ainsi comment une société peut accepter un pouvoir autoritaire parce qu’elle l’a d’abord jugé ridicule. Lorsque la menace devient évidente, les institutions ordinaires ne suffisent déjà plus à l’arrêter.

Lucky Luke, seul à anticiper le basculement

Lucky Luke tente d’avertir les habitants avant que Smith ne passe à l’action. Ceux-ci refusent pourtant de s’inquiéter, persuadés de connaître leur riche voisin et de pouvoir contrôler ses extravagances.

Le héros se retrouve donc isolé face à une menace que personne ne souhaite reconnaître. Son expérience lui permet de comprendre que l’existence d’une armée privée compte davantage que les intentions supposément pacifiques de son propriétaire.

Cette lucidité donne à Lucky Luke une véritable fonction politique. Il ne combat pas seulement un criminel, mais tente de réveiller une communauté qui a volontairement ignoré les signes du danger.

La justice impériale tournée en dérision

Une fois au pouvoir, Smith met en place ses propres institutions et organise une justice entièrement soumise à sa volonté. Les procès ne servent plus à établir la vérité, mais à confirmer les décisions de l’empereur.

Goscinny détourne les cérémonies, les titres et le vocabulaire napoléonien. Derrière leur apparence solennelle, les institutions impériales reposent sur l’arbitraire le plus complet.

L’humour reste très présent, mais devient particulièrement mordant. Les personnages continuent d’appliquer des procédures alors même que chacun sait que la conclusion a été décidée à l’avance.

Une inspiration historique largement transformée

Dean Smith s’inspire de Joshua Norton, homme d’affaires de San Francisco qui se proclama « empereur des États-Unis » au XIXe siècle. Le véritable Norton fut surtout considéré comme une célébrité locale et ne possédait pas l’armée représentée dans l’album.

Goscinny utilise donc cette figure historique comme point de départ avant d’imaginer ce qui aurait pu se produire si un tel personnage avait disposé d’une immense fortune et d’armes réelles.

Cette transformation donne à l’histoire toute sa force. L’album ne raconte pas directement la vie de Norton, mais utilise son destin pour réfléchir aux conditions permettant à un pouvoir imaginaire de devenir concret.

Une résolution un peu rapide

Morris donne une ampleur impressionnante aux défilés, aux uniformes et aux scènes de bataille. La petite ville prend progressivement l’apparence d’une capitale impériale, tandis que Smith semble grandir avec son pouvoir.

Le dénouement ramène cependant assez rapidement la situation à la normale. Après une montée dramatique particulièrement convaincante, l’effondrement de l’empire paraît presque trop simple.

Cette facilité n’efface pas l’efficacité du récit, mais elle rappelle que l’album reste une comédie destinée à rétablir l’ordre en quarante-quatre pages.

En résumé

L’Empereur Smith est l’un des albums les plus politiques de Lucky Luke. Goscinny y montre comment la richesse, la complaisance et l’opportunisme peuvent transformer le délire d’un homme en pouvoir autoritaire. Dean Smith reste une figure presque tragique, tandis que Buck Ritchie incarne celui qui exploite consciemment sa folie. Malgré une résolution un peu rapide, la progression de la farce vers la dictature et le superbe travail graphique de Morris en font une aventure aussi drôle qu’inquiétante.

L’avis des lecteurs

Les lecteurs donnent leur avis

Pas encore de note lecteur

Aucune critique de lecteur pour le moment. Sois le premier à partager la tienne.

Tu as lu cet album ? Partage ton avis avec les autres lecteurs.

Mikl Mayer

GRATUIT
VOIR