Lucky Luke — Tome 27
Le 20e de cavalerie
Éditeur : Dupuis
Sortie originale : 1 septembre 1965
Lucky Luke tente d’empêcher une guerre entre le 20e régiment de cavalerie et les Cheyennes. Derrière son intrigue de western classique, Goscinny construit une satire très efficace de l’autorité militaire, portée par l’inoubliable colonel McStraggle, même si la représentation des peuples autochtones accuse aujourd’hui son âge.
Le colonel McStraggle, militaire jusqu’à l’absurde
Le véritable personnage central de l’album est le colonel McStraggle. Convaincu que le règlement doit être appliqué en toutes circonstances, il dirige ses soldats avec une rigidité qui transforme chaque détail de la vie quotidienne en exercice militaire.
Goscinny ne présente pourtant pas le colonel comme un simple imbécile. Son autoritarisme devient ridicule, mais il reste courageux, loyal envers ses hommes et profondément attaché à sa mission. Cette combinaison le rend beaucoup plus intéressant qu’un officier uniquement caricatural.
Ses rapports avec son fils Grover apportent également une dimension plus personnelle. Le colonel lui impose une discipline encore plus sévère qu’aux autres soldats, comme s’il refusait que leur lien familial puisse être considéré comme du favoritisme.
Une satire savoureuse de la discipline militaire
L’humour repose largement sur l’opposition entre le bon sens de Lucky Luke et l’obsession réglementaire de McStraggle. Le cow-boy cherche une solution diplomatique tandis que le colonel raisonne en ordres, en uniformes et en procédures.
Les soldats continuent ainsi d’accomplir des tâches devenues parfaitement inutiles, uniquement parce que le règlement les exige. Cette mécanique comique fonctionne remarquablement bien : l’armée apparaît comme une institution capable de rester organisée même lorsqu’elle a perdu tout contact avec la réalité.
Goscinny évite néanmoins de mépriser les militaires. Derrière leur obéissance mécanique, les cavaliers font preuve de solidarité et de bravoure. La satire vise davantage la rigidité du système que les hommes eux-mêmes.
Un conflit provoqué par la manipulation
La rupture du traité entre les Cheyennes et l’armée donne au récit une véritable tension. Lucky Luke comprend rapidement que chaque camp réagit à partir d’informations incomplètes et qu’un affrontement peut encore être évité.
Derek Flood, le déserteur qui conseille Chien Jaune, constitue un adversaire particulièrement intéressant. Contrairement aux bandits attirés par l’argent, il manipule les deux camps afin de déclencher une guerre. Sa rancœur personnelle suffit à mettre en danger des centaines de vies.
Cette intrigue permet à Goscinny de montrer comment un conflit peut naître d’une provocation, puis devenir presque impossible à arrêter à cause de la méfiance et de l’orgueil. La révélation finale concernant Flood est prévisible, mais elle donne une cohérence solide à l’ensemble.
Lucky Luke dans un véritable rôle de médiateur
Lucky Luke utilise moins son revolver que son intelligence. Il tente de comprendre les raisons de la colère des Cheyennes, négocie avec Chien Jaune et cherche constamment à empêcher le colonel de répondre trop rapidement par la force.
Le héros ne se contente donc pas d’arrêter un criminel : il doit rétablir un dialogue entre deux groupes enfermés dans leurs certitudes. Ce rôle diplomatique correspond parfaitement à son tempérament calme et pragmatique.
Sa présence équilibre aussi les excès des autres personnages. Face à l’inflexibilité de McStraggle, aux provocations de Flood et à la colère de Chien Jaune, Lucky Luke reste pratiquement le seul capable d’observer la situation dans son ensemble.
Une représentation qui a vieilli
L’album montre que les Cheyennes possèdent des raisons légitimes de se révolter : leur territoire et les engagements pris envers eux ne sont pas respectés. Ils ne sont donc pas présentés comme les responsables naturels du conflit, ce qui donne au récit une certaine nuance.
Leur représentation reste toutefois dominée par les clichés humoristiques de l’époque. Les noms, les coutumes, la façon de parler et les rivalités entre chefs servent régulièrement de ressorts comiques. Chien Jaune possède une véritable autorité, mais son peuple demeure essentiellement observé depuis le point de vue de Lucky Luke et de l’armée.
Ce traitement ne détruit pas les qualités de l’album, mais il empêche sa critique politique d’aller aussi loin qu’elle le pourrait. La responsabilité historique de l’armée et des colons reste largement remplacée par les agissements d’un traître isolé.
Morris au sommet du western parodique
Morris donne au fort, aux charges de cavalerie et au siège une ampleur digne des grands westerns hollywoodiens. L’album s’inspire notamment de l’imaginaire des films de John Ford, qu’il reprend autant pour lui rendre hommage que pour le détourner.
Les silhouettes parfaitement alignées des soldats contrastent avec les mouvements plus désordonnés des Cheyennes. Le langage corporel du colonel, toujours raide et théâtral, suffit souvent à faire naître le gag avant même l’intervention des dialogues.
Les scènes d’action restent particulièrement lisibles. Morris parvient à représenter une véritable bataille sans sacrifier le rythme comique ni transformer l’album en récit militaire trop sérieux.
En résumé
Le 20e de cavalerie est l’un des meilleurs albums militaires de Lucky Luke. Le colonel McStraggle offre à Goscinny un personnage formidable, à la fois autoritaire, courageux et profondément ridicule. La satire du règlement, le rôle diplomatique de Lucky Luke et la manipulation orchestrée par Derek Flood forment une intrigue remarquablement équilibrée. La représentation des Cheyennes repose sur des clichés aujourd’hui très visibles, mais l’album conserve une réelle intelligence dans sa manière de montrer l’engrenage
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