Lucky Luke — Tome 15
Le Fil qui chante
Éditeur : Dargaud
Sortie originale : 1 octobre 1977
Deux équipes doivent relier les réseaux télégraphiques américains à Salt Lake City, une récompense promise à celle qui arrivera la première. Lucky Luke rejoint les ouvriers partis de Carson City et découvre rapidement que leurs concurrents sont prêts à employer le sabotage. Goscinny et Morris transforment une avancée technologique en aventure collective pleine d’ironie.
Le télégraphe accélère la transformation de l’Ouest
Après le chemin de fer, Goscinny et Morris s’intéressent à une autre invention appelée à réduire les distances. Le télégraphe permet aux informations de traverser le continent presque instantanément, alors qu’un cavalier avait auparavant besoin de plusieurs jours.
Lucky Luke mesure directement ce bouleversement. Le héros appartient encore à l’univers des grands espaces et des messagers à cheval, mais participe lui-même à la construction d’un réseau qui rend progressivement ce monde dépassé.
L’album montre ainsi que la conquête de l’Ouest ne repose pas seulement sur les armes et les pionniers. Elle dépend également des infrastructures capables de relier des territoires jusque-là isolés.
Une aventure collective
Lucky Luke rejoint l’équipe dirigée par l’ingénieur James Gamble. Poseurs de poteaux, techniciens et cuisinier doivent avancer ensemble à travers les montagnes, les déserts et les territoires encore peu accessibles.
Goscinny donne à chaque membre du groupe une fonction immédiatement identifiable. Certains se révèlent compétents, d’autres apportent surtout des complications, mais tous participent à la progression de la ligne.
Cette dimension collective constitue l’une des principales qualités du récit. Lucky Luke protège l’expédition et déjoue les sabotages, mais il ne peut pas construire seul le télégraphe. La réussite dépend réellement du travail de toute l’équipe.
La compétition détruit l’intérêt commun
Le gouvernement promet une importante récompense à la première équipe qui atteindra Salt Lake City. Cette décision doit accélérer les travaux, mais encourage surtout les concurrents à ralentir leurs adversaires.
Bradwell, responsable du groupe parti d’Omaha, comprend qu’il est parfois plus facile de saboter l’autre ligne que de construire la sienne plus rapidement. La compétition transforme donc un projet d’intérêt national en affrontement économique.
La satire reste particulièrement actuelle. Goscinny montre qu’une récompense destinée à stimuler l’efficacité peut produire exactement l’effet inverse lorsque les participants consacrent davantage d’énergie à se nuire qu’à progresser.
James Gamble, optimiste indestructible
L’ingénieur Gamble conserve une confiance totale dans la réussite de son projet. Les accidents, les retards et les sabotages ne semblent jamais pouvoir entamer son enthousiasme.
Son optimisme soutient le moral du groupe, mais devient également un ressort comique. Gamble interprète chaque catastrophe comme une difficulté technique temporaire, même lorsque la situation paraît désespérée.
Le personnage manque parfois de nuances, mais remplit parfaitement sa fonction. Il représente la foi dans le progrès qui accompagne les grands travaux, avec tout ce qu’elle peut avoir d’admirable et d’aveugle.
Lucky Luke mène l’enquête
Les incidents qui frappent l’expédition deviennent rapidement trop nombreux pour être accidentels. Lucky Luke comprend qu’un saboteur renseigne l’équipe concurrente et agit probablement au sein même du groupe.
Cette intrigue policière maintient efficacement le suspense. Chaque membre de l’expédition peut théoriquement être suspect, même si le récit ne développe pas autant les fausses pistes qu’il aurait pu le faire.
La révélation finale fonctionne correctement, mais reste moins mémorable que l’aventure collective. L’identité du saboteur importe finalement moins que la critique d’une compétition ayant rendu ces actes profitables.
Des personnages historiques dans la fiction
Abraham Lincoln, Hiram Sibley et Brigham Young apparaissent au cours du récit, tandis que plusieurs ingénieurs sont directement inspirés des acteurs de la construction du télégraphe transcontinental.
Ces présences donnent un cadre historique à l’aventure sans transformer l’album en leçon. Goscinny conserve une grande liberté et adapte les événements aux besoins de la comédie.
Le message envoyé lorsque les deux lignes se rejoignent s’inspire même d’un véritable télégramme adressé au président Lincoln. Cette association entre réalité et fiction renforce l’impression d’assister à une étape décisive de l’histoire américaine.
Un regard sur les peuples autochtones encore daté
Le passage de la ligne à travers les territoires autochtones permet d’évoquer les conséquences du progrès sur les populations déjà installées. Certaines négociations montrent que la construction ne peut pas simplement ignorer leur présence.
L’humour repose néanmoins encore sur des noms caricaturaux, des comportements simplifiés et une représentation très extérieure de leurs cultures. Les peuples autochtones apparaissent surtout comme des obstacles ou des alliés ponctuels sur le trajet.
L’album reconnaît leur existence dans cette histoire, mais ne développe jamais réellement leur point de vue sur une infrastructure qui annonce pourtant une transformation profonde de leurs territoires.
Une conclusion symbolique pour Goscinny
Le Fil qui chante est la dernière aventure complète de Lucky Luke scénarisée par René Goscinny avant sa mort. Ce statut donne rétrospectivement une valeur particulière au thème du récit.
La collaboration entre Goscinny et Morris avait commencé avec Des rails sur la prairie, consacré à la construction du chemin de fer. Elle s’achève donc sur une autre ligne traversant l’Ouest et reliant progressivement ses territoires.
L’album n’a pas la perfection comique des plus grands sommets de leur association, mais constitue une conclusion cohérente et émouvante à plus de vingt ans de collaboration.
En résumé
Le Fil qui chante raconte efficacement l’arrivée du télégraphe dans l’Ouest tout en critiquant une compétition qui encourage le sabotage plutôt que le progrès collectif. L’expédition possède un vrai souffle, James Gamble apporte un enthousiasme communicatif et l’enquête maintient correctement le suspense. Les personnages secondaires manquent parfois de profondeur et la représentation des peuples autochtones reste très datée, mais le récit demeure solide, instructif et symboliquement important dans l’histoire de la série.
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