Les Dalton
Avec : ric Judor, Ramzy Bedia, Saïd Serrari, Romain Berger, Til Schweiger
Production / distribution : UGC YM, TF1 Films Production / UFD
Durée : 1 h 26
Adaptation : BD franco-belge
Sortie : 8 décembre 2004
Adapter les Dalton au cinéma sans faire de Lucky Luke le personnage principal était loin d’être une mauvaise idée. Avec Éric Judor et Ramzy Bedia dans les rôles de Joe et Averell, il existait même une certaine logique comique. Mais Les Dalton, réalisé par Philippe Haïm en 2004, ne se contente pas de prendre quelques libertés avec Morris et Goscinny : il semble parfois n’avoir conservé de leur univers que les noms et quelques éléments visuels reproduits avec une fidélité si littérale qu’elle en devient grotesque. Entre un sombrero magique, des costumes dignes d’une mauvaise soirée déguisée et un Rantanplan affublé d’un faux nez, Lucky Luke n’avait probablement jamais été aussi loin de Lucky Luke.
Les Dalton transformés en Éric et Ramzy
Sur le papier, le casting pouvait fonctionner. Joe est petit, colérique et persuadé d’être le cerveau de la bande ; Averell est immense, naïf et complètement à côté de la plaque. Cette opposition n’est finalement pas très éloignée de certaines mécaniques comiques utilisées par Éric Judor et Ramzy Bedia.
Mais le film ne demande jamais réellement aux deux acteurs d’incarner les Dalton. Il fait l’inverse : ce sont les Dalton qui deviennent des personnages d’Éric et Ramzy. Leurs mimiques, leurs voix et leur humour prennent immédiatement le dessus, tandis que Jack et William sont réduits au rang d’accompagnateurs.
Quelques gags peuvent fonctionner grâce à l’énergie du duo, mais ils fonctionneraient pratiquement de la même manière si les personnages s’appelaient autrement. Pour une adaptation d’une BD reposant précisément sur une mécanique comique extrêmement identifiable entre quatre frères, c’est déjà un sérieux problème.
Un sombrero magique… parce que pourquoi pas ?
Mais le véritable basculement vient du scénario. Après avoir une nouvelle fois déçu Ma Dalton, les quatre frères partent à la recherche d’un sombrero magique capable de conférer des pouvoirs extraordinaires et qui pourrait leur permettre de réussir enfin un braquage.
Oui, un sombrero magique.
L’univers de Lucky Luke n’a évidemment jamais été réaliste. Goscinny pouvait y faire intervenir des situations délirantes et Morris poussait constamment les codes du western jusqu’à la caricature. Mais cet absurde possédait sa propre logique : il naissait généralement du western, de ses clichés, de personnages historiques détournés ou du comportement des protagonistes.
Ici, le surnaturel devient simplement un moteur scénaristique permettant d’empiler les gags et les effets spéciaux. Le problème n’est donc pas que le film soit absurde, mais que son absurdité n’a pratiquement plus rien à voir avec celle de la BD. On aurait pu raconter exactement la même aventure avec quatre bandits inventés pour l’occasion.
Des costumes qui feraient honte à certains cosplayeurs
Et puis il faut regarder le film.
Les Dalton sont parmi les personnages les plus immédiatement reconnaissables de la BD franco-belge. Pourtant, vouloir reproduire littéralement leur apparence en prises de vues réelles était probablement la pire décision possible. Les énormes chapeaux, les postiches, les dentitions caricaturales et les vêtements donnent constamment l’impression d’assister à une soirée costumée.
Il ne s’agit même pas d’un problème de fidélité. Les couleurs et certains attributs rappellent effectivement les dessins de Morris. Mais adapter un dessin ne consiste pas à fabriquer le même dessin avec de vrais vêtements. Il faut traduire son langage graphique pour qu’il fonctionne dans un autre médium.
Le résultat est d’autant plus cruel que certains cosplayeurs amateurs parviennent aujourd’hui, avec des moyens infiniment plus modestes, à produire des interprétations plus convaincantes. Ici, les Dalton ne semblent pas sortir d’une case de BD : ils semblent sortir d’un magasin de déguisements.
Rantanplan et son faux nez : l’idée qu’il fallait arrêter avant le tournage
Dans la BD, Morris dessine à Rantanplan une énorme truffe noire parfaitement cohérente avec les proportions caricaturales de son univers. Pour retrouver cette apparence avec un véritable chien, le film choisit de grossir volontairement sa truffe numériquement jusqu’à la transformer en énorme boule noire.
Dès que Rantanplan apparaît, il devient difficile de regarder autre chose. L’effet attire immédiatement l’œil tant cette truffe disproportionnée semble presque indépendante du reste de l’animal. Et ce n’est justement pas un accessoire maladroit posé sur le chien : c’est une volonté de rapprocher artificiellement son apparence de celle imaginée par Morris.
C’est probablement l’exemple qui résume le mieux le problème visuel du film. La grosse truffe de Rantanplan est une convention graphique. Morris déforme les proportions parce qu’il travaille dans un univers dessiné et caricatural. Une adaptation en prises de vues réelles devait trouver un équivalent cinématographique, pas nécessairement reproduire chaque déformation.
Il aurait probablement suffi de choisir un chien évoquant le personnage et de laisser le spectateur faire le rapprochement. À la place, des effets numériques sont utilisés pour rendre l’animal plus fidèle au dessin et obtiennent paradoxalement le résultat inverse : on ne voit plus Rantanplan, mais un vrai chien auquel on a ajouté une énorme truffe artificielle.
Et Lucky Luke n’est franchement pas mieux loti
On pourrait espérer que l’arrivée de Lucky Luke permette enfin au film de retrouver quelque chose de Morris. Malheureusement, Til Schweiger hérite lui aussi d’une transposition particulièrement étrange du personnage.
Chemise jaune éclatante, gilet noir, foulard rouge et surtout immense chapeau blanc aux proportions presque cartoonesques : tout est théoriquement là. Et pourtant, presque rien ne fonctionne. Comme pour les Dalton, le film reproduit les éléments iconiques sans parvenir à les transformer en véritable costume de cinéma.
Même les accessoires paraissent surdimensionnés pour rappeler le dessin. Là encore, on ne croit pas voir Lucky Luke : on voit un acteur déguisé en Lucky Luke.
Le personnage est en plus relativement secondaire, ce qui peut parfaitement se justifier dans un film consacré aux Dalton, mais prive le récit d’un véritable contrepoint. Le cow-boy qui tire plus vite que son ombre finit presque par devenir un invité prestigieux dans une adaptation de son propre univers.
Morris et Goscinny réduits à une décoration
C’est finalement là que Les Dalton échoue le plus lourdement. Une adaptation peut inventer une nouvelle intrigue, transformer des personnages et s’éloigner considérablement des albums. Daisy Town ou Les Douze Travaux d’Astérix ont justement montré qu’il était possible de raconter des histoires originales tout en restant profondément fidèle à l’esprit d’une BD.
Ici, la fidélité semble essentiellement comprise comme une accumulation de signes reconnaissables : les Dalton, Ma Dalton, Rantanplan, Lucky Luke, les costumes, le Far West. Mais derrière cette façade, la mécanique de Morris et Goscinny a presque disparu.
La satire du western laisse place à une grosse comédie burlesque française des années 2000. L’intelligence de l’absurde est remplacée par l’accumulation. Et lorsque le film ne sait plus quoi inventer, il reste toujours ce fameux sombrero magique.
Quelques acteurs au milieu du naufrage
Le plus frustrant est que le casting ne manque pas de talents. Éric Judor et Ramzy Bedia possèdent une véritable complicité comique et peuvent occasionnellement arracher un sourire. Marthe Villalonga s’amuse avec Ma Dalton et plusieurs visages connus traversent cette étrange aventure.
On remarque même Jean Dujardin dans un petit rôle de cow-boy, détail devenu particulièrement amusant puisqu’il incarnera lui-même Lucky Luke cinq ans plus tard dans le film de James Huth.
Mais les acteurs ne peuvent pas résoudre le problème fondamental : ils évoluent dans un film qui ne semble jamais savoir s’il veut être une adaptation de Lucky Luke, une parodie de western, un véhicule pour Éric et Ramzy ou un immense dessin animé joué par de vraies personnes.
En résumé
Les Dalton ne rate pas Lucky Luke parce qu’il s’éloigne trop des albums : il le rate parce qu’il semble ne jamais comprendre ce qu’il faudrait en conserver. Le sombrero magique symbolise un scénario où n’importe quelle idée peut remplacer l’humour du western, tandis que les costumes, le Lucky Luke de Til Schweiger et l’inoubliable faux nez de Rantanplan montrent les limites d’une fidélité visuelle appliquée sans véritable réflexion.
Éric et Ramzy peuvent encore faire sourire par moments, mais cela ne suffit pas à sauver une adaptation stupide, visuellement grotesque et profondément étrangère à l’esprit de la BD. Il reste une curiosité des années 2000… et la preuve qu’un costume jaune, un foulard rouge et un chapeau blanc ne suffisent décidément pas à fabriquer Lucky Luke.
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