Un hommage à Lucky Luke par… — Tome 1
L’Homme qui tua Lucky Luke
Éditeur : Lucky Comics
Sortie originale : 1 avril 2016
Pour son premier hommage à Lucky Luke, Matthieu Bonhomme abandonne la mécanique de la série classique au profit d’un western plus réaliste et crépusculaire. Le cow-boy conserve son adresse, son intégrité et son humour, mais devient plus vulnérable. Cette relecture personnelle réussit précisément parce qu’elle ne cherche jamais à imiter servilement Morris.
Un Lucky Luke plus humain sans être dénaturé
Le Lucky Luke de Matthieu Bonhomme n’est plus tout à fait l’homme invincible qui contrôle chaque situation avec un sourire tranquille. Désarmé, accusé et physiquement fragilisé par son manque de tabac, il peut commettre des erreurs et subir les événements.
Cette vulnérabilité ne trahit pourtant pas le personnage. Luke conserve son sens de la justice, son refus de tuer et sa capacité à rester seul face à une communauté prête à céder à la violence. Bonhomme retrouve ainsi l’essence morale du héros tout en modifiant son apparence et son rapport au danger.
Le sevrage tabagique fournit plusieurs gags, mais sert surtout à expliquer pourquoi le cow-boy abandonnera définitivement sa cigarette. L’idée est habile, même si elle insiste parfois beaucoup sur une caractéristique devenue extérieure à l’identité moderne du personnage.
Un véritable western derrière la parodie
La série de Morris et Goscinny utilisait les codes du western pour les détourner. Matthieu Bonhomme accomplit presque le mouvement inverse : il reprend les éléments familiers de Lucky Luke pour les replacer dans un récit de genre plus sombre.
Froggy Town est une ville boueuse, isolée et dominée par la peur. Les tensions autour de l’or, la violence familiale, les accusations contre les Amérindiens et la tentation du lynchage donnent à l’aventure une gravité inhabituelle.
L’album conserve quelques traits d’humour, mais ceux-ci ne viennent jamais annuler la menace. Cette tonalité fonctionne remarquablement, même si les lecteurs attachés à la légèreté de la série classique peuvent trouver cette interprétation presque trop sérieuse.
Un titre qui installe une tension immédiate
L’Homme qui tua Lucky Luke annonce dès la couverture une transgression impossible. Le lecteur sait que le héros ne peut probablement pas mourir, mais le titre crée immédiatement un doute sur la manière dont le récit va contourner cette promesse.
Matthieu Bonhomme exploite intelligemment cette attente. Le duel annoncé pèse sur l’ensemble de l’album et transforme chaque faiblesse de Luke en menace crédible. Le titre ne repose donc pas seulement sur une provocation commerciale : il renvoie aux légendes de l’Ouest, où la réputation d’un homme peut compter davantage que la vérité.
La résolution se révèle astucieuse, quoique légèrement moins spectaculaire que la formule ne le laissait espérer. Elle privilégie la fidélité morale au personnage plutôt qu’un bouleversement artificiel.
Les frères Bone, adversaires profondément marqués
La famille Bone apporte au récit une brutalité rare dans l’univers de Lucky Luke. Les frères ne sont pas de simples bandits interchangeables : leurs corps et leurs comportements portent les traces de la violence exercée par leur père.
Bonhomme ne cherche pas pour autant à les excuser. Il montre comment la violence se transmet et déforme une famille sans supprimer la responsabilité individuelle. Cette profondeur donne aux adversaires une présence supérieure à celle de nombreux méchants créés après Goscinny.
Le père Bone incarne toutefois une cruauté presque totale. Son absence de nuance sert efficacement le récit, mais le rapproche parfois d’une figure symbolique davantage que d’un véritable personnage.
Doc Wednesday, un excellent contrepoint
Doc Wednesday accompagne Lucky Luke sans devenir un simple faire-valoir. Son apparence, son alcoolisme et son passé renvoient aux figures classiques du western, notamment au Doc Holliday de la légende.
Il partage avec Luke une forme de courage, mais pas la même vision héroïque. Son attachement au cow-boy donne au récit une dimension affective inattendue et joue un rôle déterminant dans la promesse contenue par le titre.
Laura Legs permet également de renouer avec l’histoire de la série. Sa présence évite toutefois le simple clin d’œil nostalgique : elle participe au trouble de Luke et rappelle que le solitaire possède un passé, des liens et peut-être quelques regrets.
Un dessin spectaculaire et personnel
Matthieu Bonhomme ne cherche pas à reproduire le trait de Morris. Son Lucky Luke est plus grand, plus anguleux et davantage soumis à la lumière, à la fatigue et aux intempéries.
Les cadrages cinématographiques, les silhouettes découpées dans l’orage et les couleurs terreuses donnent à Froggy Town une atmosphère remarquable. Les scènes d’action restent extrêmement lisibles, tandis que les expressions plus réalistes n’effacent jamais complètement l’élasticité du personnage.
Jolly Jumper demeure cependant très en retrait et perd presque entièrement son rôle comique. Ce choix correspond au ton réaliste de l’album, mais prive Luke de l’un des contrepoints les plus importants de la série originale.
En résumé
L’Homme qui tua Lucky Luke est une relecture audacieuse qui comprend parfaitement son personnage. Matthieu Bonhomme rend le cow-boy plus vulnérable, replace ses aventures dans un véritable western et lui oppose des adversaires plus complexes qu’à l’habitude. Le titre joue habilement avec la légende, Doc Wednesday apporte une véritable émotion et le dessin offre plusieurs séquences magnifiques. La noirceur, le retrait de Jolly Jumper et quelques antagonistes très appuyés peuvent surprendre, mais cette liberté constitue justement la force du projet. Un hommage capable de respecter Lucky Luke sans rester prisonnier de sa formule.
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