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L’Oreille cassée

Couverture de L’Oreille cassée

Les Aventures de Tintin — Tome 6

L’Oreille cassée

Hergé

Éditeur : Casterman

Sortie originale : 2 décembre 1937

4/5

Publié en 1937, L’Oreille cassée marque une nouvelle progression majeure dans les aventures de Tintin. Hergé construit pour la première fois son récit autour d’une énigme pensée dans son ensemble, tout en proposant une satire mordante des dictatures, des compagnies pétrolières et du commerce des armes.

Le mystère du fétiche arumbaya

Un fétiche appartenant au peuple des Arumbayas est dérobé dans un musée ethnographique. La statuette est rapidement restituée, mais Tintin remarque un détail troublant : l’oreille de la copie est intacte, contrairement à celle de l’objet original.

Le reporter comprend que le vol dissimule une affaire beaucoup plus importante. Ses recherches le conduisent jusqu’au San Theodoros, un pays fictif d’Amérique du Sud secoué par les révolutions, les rivalités militaires et les intérêts économiques étrangers.

Une véritable enquête construite autour d’un objet

Le fétiche donne au récit une unité qui manquait encore aux premiers albums. Chaque personnage cherche à s’en emparer pour des raisons différentes, tandis que Tintin tente de comprendre pourquoi une statuette apparemment sans valeur suscite autant de convoitises.

Hergé multiplie les fausses pistes, les copies et les changements de propriétaire. L’intrigue devient parfois complexe, mais elle reste guidée par cette question centrale. La solution se trouvait beaucoup plus près de Tintin qu’il ne pouvait l’imaginer, donnant au récit une construction presque circulaire.

Le San Theodoros, dictature de bande dessinée

Hergé invente avec le San Theodoros l’un des pays les plus célèbres de son univers. Le général Alcazar y prend et perd le pouvoir au rythme des coups d’État, tandis que le nom de la capitale change selon le dirigeant en place.

Alcazar apparaît comme un personnage autoritaire, colérique et profondément opportuniste. Il se montre capable de promouvoir Tintin au rang de colonel avant d’ordonner son exécution quelques pages plus tard. Sous son apparence comique, le personnage incarne l’instabilité politique et l’arbitraire des régimes militaires.

Une guerre fabriquée pour le pétrole

La rivalité entre le San Theodoros et le Nuevo Rico s’inspire de la guerre du Chaco, qui opposa la Bolivie et le Paraguay entre 1932 et 1935. Dans l’album, deux compagnies pétrolières concurrentes poussent les pays à s’affronter pour contrôler un territoire supposé riche en pétrole.

Le marchand d’armes Basil Bazaroff vend ensuite les mêmes équipements aux deux camps. Hergé dénonce ainsi un système dans lequel les industriels entretiennent les conflits afin d’en tirer profit, sans se soucier des populations ou des soldats envoyés au combat.

Cette satire demeure l’un des aspects les plus modernes et les plus percutants de l’album.

Une aventure plus sombre qu’elle n’en a l’air

Deux criminels, Ramon et Alonzo, suivent constamment la piste de Tintin et n’hésitent pas à tuer pour récupérer le fétiche. Leur présence apporte une violence inhabituelle au récit, malgré leur maladresse et les situations comiques qui accompagnent leur poursuite.

La mort occupe d’ailleurs une place beaucoup plus visible que dans la plupart des aventures de Tintin. Derrière l’exotisme et les rebondissements se cache une histoire de cupidité dans laquelle presque tous les personnages sont prêts à sacrifier les autres pour s’emparer d’un prétendu trésor.

Des peuples autochtones encore caricaturés

Les Arumbayas sont représentés avec davantage de sympathie que les peuples rencontrés dans les premiers albums. Leur société paraît même plus paisible que les régimes prétendument civilisés du San Theodoros et du Nuevo Rico.

Leur représentation reste néanmoins construite à partir d’un imaginaire européen très stéréotypé. Le langage inventé, les croyances et certaines situations comiques réduisent encore les personnages autochtones à une vision exotique. Ridgewell adopte par ailleurs une attitude paternaliste lorsqu’il tente de leur enseigner les habitudes occidentales.

Un dessin désormais pleinement maîtrisé

Hergé fait progresser son récit à travers des décors très différents : le musée, les rues de Bruxelles, les palais du San Theodoros, les navires et la forêt tropicale. Chaque environnement possède une identité claire sans nuire à la lisibilité.

La version en couleurs publiée en 1943 réduit les 128 pages de l’édition originale à 62 pages. Ce remontage resserre efficacement l’action, même si certaines transitions deviennent rapides et accentuent la densité d’une intrigue déjà particulièrement riche.

En résumé

L’Oreille cassée est l’un des premiers albums dans lesquels Hergé maîtrise véritablement la construction de son scénario. L’énigme du fétiche, la création du San Theodoros et la dénonciation des intérêts économiques donnent au récit une profondeur remarquable. Quelques longueurs et une représentation encore datée des peuples autochtones limitent légèrement l’ensemble, mais cette aventure reste l’une des plus intelligentes des débuts de Tintin.

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