The Crow
Titre original : The Crow
Avec : Brandon Lee, Ernie Hudson, Michael Wincott, Rochelle Davis
Production / distribution : Crowvision, Edward R. Pressman Film Corporation / Gaumont Buena Vista International (France)
Durée : 1 h 42
Adaptation : Comics
Sortie : 3 août 1994
Avant le remake de 2024, avant les suites et avant que le personnage ne devienne une icône gothique, il y avait le comic de James O’Barr et ce film d’Alex Proyas sorti en 1994. Eric Draven et Shelly sont assassinés la veille de leur mariage ; un an plus tard, un corbeau ramène Eric parmi les vivants afin qu’il puisse retrouver leurs meurtriers. Une histoire de vengeance extrêmement simple en apparence, mais traversée par le deuil, l’amour et la mort. Et puis il y a évidemment Brandon Lee, décédé accidentellement pendant le tournage, donnant malgré lui au film une dimension tragique impossible à dissocier totalement de ce que l’on voit à l’écran.
Une adaptation née elle-même d’un deuil
Pour comprendre The Crow, il faut revenir à James O’Barr. Son comic n’est pas simplement une histoire de justicier surnaturel : il est profondément lié au deuil et transforme la souffrance en univers graphique. Alex Proyas comprend que la véritable force du matériau ne réside donc pas dans le principe « un mort revient pour tuer ceux qui l’ont assassiné », mais dans la tristesse qui accompagne cette vengeance.
Le film modifie pourtant plusieurs éléments. Eric devient notamment musicien et l’intrigue est remodelée autour de Top Dollar, T-Bird et leurs hommes. Mais contrairement au film de 2024, qui cherchera à reconstruire longuement la romance, celui de Proyas comprend que Shelly est d’autant plus présente qu’elle n’est plus là.
Quelques souvenirs suffisent. Une photographie, une bague, un appartement abandonné : Eric ne cesse de retrouver les traces d’une vie qui lui a été retirée. La vengeance n’est jamais présentée comme une possibilité de recommencer. Eric est revenu uniquement parce qu’il lui reste quelque chose à terminer.
Brandon Lee trouve avec Eric Draven le rôle de sa vie
Difficile d’imaginer The Crow avec un autre acteur. Brandon Lee possède exactement l’équilibre dont Eric avait besoin : il peut être inquiétant, fragile, sarcastique, élégant et extrêmement physique sans que ces différentes facettes semblent appartenir à plusieurs personnages.
Son apparence est évidemment devenue iconique. Le visage blanc, les lignes noires traversant les yeux et la bouche, les vêtements sombres et les cheveux en bataille ont largement dépassé le film. Mais réduire la performance à ce look serait injuste. Lee apporte surtout une profonde tristesse au personnage.
Eric plaisante parfois avec ses adversaires, bondit sur les toits et devient presque une créature de comic lorsqu’il combat. Puis quelques secondes suffisent pour retrouver l’homme qui comprend qu’il ne récupérera jamais réellement ce qu’il a perdu.
C’est cette dualité qui fait fonctionner le personnage. Eric Draven n’est pas un mort revenu à la vie : c’est un mort auquel on a accordé quelques heures supplémentaires.
Une ville qui semble condamnée à vivre éternellement la nuit
Alex Proyas donne au film l’une de ses plus grandes qualités : son monde. Presque tout semble humide, sale, enfumé ou plongé dans l’obscurité. Les immeubles sont immenses, les rues paraissent constamment dangereuses et la lumière semble avoir énormément de mal à atteindre le sol.
La ville n’a pratiquement pas besoin d’être identifiée. Elle appartient davantage au cauchemar qu’à la géographie.
Et contrairement à beaucoup de films des années 1990 dont les effets visuels ont considérablement vieilli, cette artificialité fonctionne encore très bien parce que The Crow ne cherche jamais réellement le réalisme. Les miniatures, les décors, la photographie de Dariusz Wolski et les effets donnent au film l’apparence d’une case de bande dessinée gothique devenue vivante.
C’est précisément ce qui manquait tellement au film de 2024 : The Crow n’est pas seulement Eric, Shelly et un corbeau. C’est aussi cet endroit impossible où leur histoire peut exister.
Top Dollar : un méchant plus grand que nature, et c’est exactement ce qu’il fallait
Michael Wincott comprend parfaitement le film dans lequel il joue. Son Top Dollar est théâtral, décadent et parfois volontairement excessif. Dans un thriller réaliste, le personnage serait probablement ridicule. Dans l’univers construit par Proyas, il semble parfaitement à sa place.
Sa voix rocailleuse suffit presque à créer le personnage. Autour de lui, Bai Ling en Myca, David Patrick Kelly en T-Bird et les différents membres du gang construisent une galerie de criminels immédiatement identifiables.
Le scénario ne cherche d’ailleurs pas à transformer la vengeance d’Eric en enquête sophistiquée. Nous savons qui sont les responsables et Eric les retrouve progressivement. L’intérêt vient davantage de la manière dont chacun de ces affrontements permet au film de pousser un peu plus loin son esthétique et son personnage.
Une bande originale devenue aussi culte que le film
Impossible de séparer The Crow de sa musique. The Cure, Nine Inch Nails, Rage Against the Machine, Stone Temple Pilots ou encore Helmet participent à une bande originale qui ne sert pas simplement à accompagner le film : elle définit son époque et son identité.
À cela s’ajoute la musique originale de Graeme Revell, beaucoup plus mélancolique et atmosphérique. Les deux approches se complètent parfaitement. D’un côté, l’énergie rock et industrielle accompagne la ville et la violence ; de l’autre, la partition de Revell rappelle constamment la tragédie intime d’Eric.
C’est aussi l’une des raisons pour lesquelles le film demeure si associé aux années 1990 sans paraître simplement daté. Il ne cherche pas à être intemporel. Il absorbe complètement l’esthétique musicale et alternative de son époque et en fait une partie de son identité.
La mort de Brandon Lee : impossible à oublier, mais le film ne doit pas s’y réduire
Le 31 mars 1993, Brandon Lee est mort à 28 ans après avoir été accidentellement blessé par un projectile lors du tournage. La production a ensuite été achevée en utilisant notamment une doublure et des effets pour les plans qui restaient à réaliser. Sa mort a évidemment profondément marqué la réception du film.
La coïncidence est particulièrement douloureuse : un acteur mort pendant la production incarne un homme revenu d’entre les morts pour retrouver une dernière fois celle qu’il aime. Certaines images prennent inévitablement une dimension supplémentaire lorsqu’on connaît les circonstances du tournage.
Mais The Crow mérite également de ne pas être réduit à son statut de « film maudit ». Si le film est encore regardé plus de trente ans après, ce n’est pas uniquement parce que Brandon Lee y a perdu la vie. C’est parce que sa performance était remarquable et que Proyas avait construit autour de lui un univers suffisamment fort pour survivre à cette tragédie.
Une vengeance brutale qui conserve étrangement beaucoup de tendresse
Le film est violent, mais il possède une douceur assez inattendue. Sarah, le sergent Albrecht et même la relation d’Eric avec le corbeau empêchent le récit de devenir une simple succession d’exécutions.
Ernie Hudson apporte notamment une présence très humaine au milieu de cette gigantesque fantaisie gothique. Son Albrecht permet au film de conserver un pied dans une réalité plus ordinaire tandis qu’Eric devient progressivement une figure presque mythologique.
C’est aussi ce qui différencie The Crow de nombreuses histoires de vengeance. Eric ne retrouve pas son humanité en tuant. Elle était toujours là. Ses rapports avec Sarah et Albrecht rappellent simplement que derrière le maquillage et la colère demeure l’homme qui aimait Shelly.
Et cette tendresse donne paradoxalement beaucoup plus de poids à la violence.
Le début d’une franchise qui n’a jamais retrouvé son premier film
Le succès fut suffisamment important pour transformer The Crow en franchise. Aux États-Unis, le film démarra directement en tête du box-office avec environ 11,8 millions de dollars lors de son premier week-end, ce qui constituait alors le meilleur démarrage de Miramax. Il dépassera finalement 50 millions de dollars sur le marché nord-américain.
Suivront The Crow : La Cité des anges, The Crow: Salvation, The Crow: Wicked Prayer, une série télévisée puis, après des années de développement, la nouvelle adaptation de 2024. Aucun n’est parvenu à reproduire complètement l’alchimie du premier.
Ce n’est finalement pas très surprenant. Les producteurs pouvaient reprendre le corbeau, la résurrection, le maquillage et le principe de vengeance. Ils ne pouvaient pas recréer le contexte artistique, l’esthétique d’Alex Proyas, la musique des années 1990 et surtout Brandon Lee.
Le premier film a lancé une franchise dont il semble presque être l’exception plutôt que le modèle reproductible.
En résumé
The Crow aurait facilement pu n’être qu’un film de vengeance gothique particulièrement stylisé. Alex Proyas en fait quelque chose de beaucoup plus mélancolique : une histoire dans laquelle la vengeance compte finalement moins que l’impossibilité de faire son deuil.
L’esthétique reste superbe, la bande originale est indissociable du film et Brandon Lee donne à Eric Draven une fragilité derrière son apparence iconique. Sa disparition rend forcément le film encore plus bouleversant, mais elle ne doit pas masquer sa véritable réussite : The Crow était déjà une œuvre singulière. Trente ans plus tard, toutes les tentatives pour retrouver sa magie ne font que le confirmer.
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