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Tintin et le Mystère de la Toison d’or

Affiche de Tintin et le Mystère de la Toison d’or

Tintin et le Mystère de la Toison d’or

Réalisation : Jean-Jacques Vierne

Avec : Jean-Pierre Talbot, Georges Wilson, Georges Loriot, Charles Vanel, Dario Moreno

Production / distribution : Alliance de Production Cinématographique, Télécinématographique / Pathé

Durée : 1 h 42

Adaptation : BD franco-belge

Sortie : 6 décembre 1961

3/5

Bien avant Steven Spielberg et même avant les longs métrages animés de Belvision, Tintin connaissait en 1961 une expérience particulièrement audacieuse : devenir un véritable personnage de cinéma. Avec Tintin et le Mystère de la Toison d’or, Jean-Pierre Talbot devient ainsi le premier — et toujours le seul avec sa suite — Tintin en chair et en os dans un long métrage. À ses côtés, Georges Wilson endosse la barbe du capitaine Haddock pour une histoire totalement originale qui entraîne les personnages d’Hergé de Moulinsart jusqu’à Istanbul puis en Grèce.

Une aventure originale qui aurait presque pu devenir un album

Tintin et le Mystère de la Toison d’or ne transpose aucune aventure publiée par Hergé. Le film imagine une histoire entièrement nouvelle autour d’un héritage reçu par Haddock : son vieil ami Thémistocle Paparanic lui lègue La Toison d’or, un navire amarré à Istanbul. En découvrant le bateau, Haddock comprend rapidement qu’il n’a rien d’un trésor : le bâtiment est dans un état lamentable et semble pratiquement sans valeur. Pourtant, un mystérieux homme d’affaires se montre prêt à dépenser une somme considérable pour le racheter.

Il n’en faut évidemment pas davantage pour éveiller les soupçons de Tintin. Le scénario repose alors sur une mécanique particulièrement proche de celle des albums : un détail apparemment insignifiant cache une histoire beaucoup plus importante, différents individus cherchent à s’emparer d’un objet dont les héros ignorent encore la véritable valeur et l’enquête entraîne progressivement Tintin et Haddock sur les traces du passé. Contrairement aux Oranges bleues, qui donnera parfois l’impression d’empiler les ingrédients de Tintin, La Toison d’or trouve assez naturellement sa propre aventure.

Un mystère simple mais particulièrement efficace

La grande réussite du scénario vient justement de cette question très simple : pourquoi quelqu’un voudrait-il payer une fortune pour une épave ? Le spectateur possède exactement les mêmes informations que Tintin et peut donc mener l’enquête avec lui. Chaque nouvelle découverte sur Paparanic et son passé rapproche progressivement les personnages de la véritable raison pour laquelle La Toison d’or suscite autant de convoitises.

Le scénario ne possède évidemment pas la construction extrêmement précise des meilleurs albums d’Hergé et certains rebondissements reposent sur de grosses ficelles. Mais le mystère suffit à maintenir l’intérêt et donne surtout un objectif très clair à l’aventure. Là où Les Oranges bleues s’éparpillera davantage entre son intrigue scientifique, ses enfants et ses nombreuses péripéties, La Toison d’or conserve une ligne directrice beaucoup plus simple. Cette simplicité lui permet finalement de mieux fonctionner.

Jean-Pierre Talbot semble sortir directement d’un album

Le choix de Jean-Pierre Talbot reste la grande évidence du film. Il n’est pas nécessaire de transformer profondément l’acteur pour comprendre immédiatement pourquoi il a été choisi : silhouette mince, visage juvénile, énergie physique et évidemment cette coiffure qui devient naturellement la célèbre houppette. Talbot reste encore aujourd’hui le seul interprète de Tintin dans les deux longs métrages en prises de vues réelles, La Toison d’or puis Les Oranges bleues.

Son manque d’expérience de comédien se remarque parfois, mais il devient presque une qualité. Tintin n’est justement pas un personnage théâtral ou démonstratif. Talbot joue simplement, court énormément et apporte au reporter une spontanéité qui correspond assez bien à son modèle dessiné. Il ne cherche jamais à fabriquer un « nouveau Tintin » pour le cinéma : il tente simplement de faire exister celui d’Hergé. L’illusion n’est pas parfaite, mais elle fonctionne suffisamment pour que l’on oublie rapidement l’étrangeté de voir Tintin devenir une véritable personne.

Georges Wilson compose un excellent capitaine Haddock

Face à lui, Georges Wilson propose probablement l’une des grandes réussites du film. Son Haddock possède les colères, les gestes et les emportements attendus, mais l’acteur évite généralement de transformer le capitaine en simple caricature. Là où Jean Bouise accentuera davantage la dimension exubérante du personnage dans Les Oranges bleues, Wilson parvient à lui conserver une certaine humanité.

C’est particulièrement important puisque l’histoire touche directement au passé de Haddock et à l’amitié qui le liait à Paparanic. Le capitaine n’est donc pas uniquement présent pour lancer quelques jurons ou provoquer des catastrophes : l’héritage lui appartient et l’enquête concerne personnellement l’un de ses anciens compagnons. Cela lui donne une place plus naturelle dans le scénario et renforce la complicité avec Tintin. Les deux personnages fonctionnent ensemble plutôt que de simplement reproduire leurs rôles habituels.

Istanbul et la Grèce donnent au film son parfum d’aventure

Le voyage constitue également l’un des grands plaisirs de La Toison d’or. Après Moulinsart, Tintin et Haddock rejoignent Istanbul avant que l’aventure ne se poursuive en Grèce. Ces véritables décors apportent quelque chose qu’aucune reconstruction en studio n’aurait pu totalement reproduire. Le film profite des ports, des rues, des paysages méditerranéens et de la lumière pour créer une sensation de dépaysement qui correspond parfaitement à l’esprit voyageur des albums.

Comme pour l’Espagne des Oranges bleues, cette représentation reste évidemment très marquée par le regard du cinéma européen du début des années 1960. Certains personnages et certaines situations sont fortement typés, parfois jusqu’à la caricature. Mais l’utilisation des décors réels constitue aujourd’hui presque un document sur une époque disparue et contribue énormément au charme du film. Lorsque la mise en scène manque de dynamisme, le voyage continue au moins d’offrir quelque chose à regarder.

Des personnages secondaires qui donnent de la personnalité à l’aventure

Le film ne se contente heureusement pas de faire défiler les personnages célèbres des albums. Charles Vanel et Dario Moreno participent notamment à cette galerie de figures secondaires qui donnent à l’aventure sa propre identité, plutôt que de chercher constamment à recycler des visages déjà connus de l’univers d’Hergé. Leur présence apporte également au film des acteurs expérimentés capables de donner davantage de relief à des rôles relativement simples.

C’est une différence importante avec Les Oranges bleues. Ici, l’histoire semble davantage accepter qu’une aventure originale de Tintin puisse introduire son propre entourage. Le film conserve bien sûr Tournesol, les Dupondt, Milou et Nestor, mais il ne donne pas constamment l’impression de vouloir réunir toute la galerie d’Hergé pour satisfaire le spectateur. L’univers connu sert de point de départ plutôt que de catalogue.

Les Dupondt montrent déjà les limites de la transposition

Tous les personnages ne passent cependant pas aussi facilement de la ligne claire aux prises de vues réelles. Les Dupondt en constituent probablement le meilleur exemple. Leur apparence, leur comportement et leurs maladresses sont tellement liés au dessin d’Hergé que leur transposition littérale donne parfois l’impression d’assister à un numéro burlesque.

Le problème ne vient pas tellement de la fidélité : visuellement, le film fait énormément d’efforts pour rendre les personnages immédiatement reconnaissables. C’est justement cette fidélité qui peut devenir artificielle. Une moustache identique, deux costumes semblables et une démarche exagérée fonctionnent naturellement dans une case ; devant une caméra, le procédé devient beaucoup plus visible. Cette difficulté accompagnera également Les Oranges bleues et explique peut-être pourquoi Tintin semblait finalement beaucoup plus facile à adapter en animation qu’avec de véritables acteurs.

Une réalisation qui manque parfois d’énergie

C’est probablement ici que La Toison d’or montre le plus son âge. Jean-Jacques Vierne filme correctement l’aventure mais rarement avec une véritable ampleur. Certaines scènes d’action manquent de rythme, plusieurs déplacements sont assez longs et la tension que devrait provoquer l’enquête retombe parfois entre deux péripéties.

Le problème est d’autant plus visible que le scénario offre régulièrement des situations qui auraient pu être beaucoup plus spectaculaires. Le film possède des bateaux, des poursuites, des adversaires, des voyages et suffisamment de mystère pour devenir un grand divertissement populaire. Il reste pourtant souvent très sage dans sa manière de les mettre en scène. Cette modestie possède aujourd’hui un certain charme, mais elle empêche également La Toison d’or de dépasser complètement son statut de sympathique film familial des années 1960.

Faire sortir Tintin de ses cases était déjà un pari fou

Il faut néanmoins replacer le film dans son époque. En 1961, faire vivre Tintin avec de véritables acteurs représentait un pari considérable. Il ne suffisait pas de raconter une aventure similaire aux albums : il fallait rendre crédibles une houppette, la barbe de Haddock, les moustaches des Dupondt, Tournesol et même Milou sans que l’ensemble ressemble constamment à une fête costumée.

Le résultat alterne forcément entre réussite et artificialité, mais il est beaucoup moins ridicule qu’il aurait pu l’être. Jean-Pierre Talbot et Georges Wilson y sont pour beaucoup. Le film comprend également qu’il ne faut pas chercher un réalisme absolu : son monde reste légèrement décalé, suffisamment pour accepter que ces personnages dessinés puissent soudainement exister devant une caméra. Les Oranges bleues poussera parfois cette logique trop loin ; La Toison d’ortrouve un meilleur équilibre.

Un véritable succès au cinéma

L’expérience ne fut d’ailleurs pas confidentielle. Sorti en France le 6 décembre 1961, le film rencontre un véritable public et dépasse les 3,6 millions d’entrées dans les salles françaises. Ce succès explique naturellement la mise en chantier d’une seconde aventure, Tintin et les Oranges bleues, qui sortira trois ans plus tard avec Jean-Pierre Talbot mais un nouveau capitaine Haddock.

Cette réussite rappelle surtout la popularité considérable dont Tintin bénéficiait déjà au début des années 1960. Bien avant les adaptations télévisées modernes ou le film de Spielberg, voir le reporter prendre vie constituait déjà un véritable événement populaire. L’affiche pouvait d’ailleurs fièrement annoncer « enfin les voilà au cinéma » : pour le public de l’époque, le passage de la case au grand écran représentait à lui seul une attraction.

En résumé

Tintin et le Mystère de la Toison d’or a évidemment vieilli. Sa réalisation manque parfois de rythme, plusieurs personnages passent difficilement du dessin à la prise de vues réelles et certaines scènes portent fortement la marque du cinéma familial du début des années 1960. Mais contrairement aux Oranges bleues, l’aventure possède une véritable cohérence : le mystère autour du navire fournit un fil conducteur solide, les voyages en Turquie et en Grèce apportent un vrai dépaysement et les nouveaux personnages trouvent naturellement leur place dans l’univers.

Surtout, Jean-Pierre Talbot fonctionne étonnamment bien. Face à lui, Georges Wilson offre un Haddock plus convaincant et plus nuancé que celui que proposera ensuite Jean Bouise. Le film n’atteint jamais la précision ou la richesse des meilleurs albums d’Hergé, mais il retrouve quelque chose d’essentiel : le plaisir de partir à l’aventure à partir d’un mystère apparemment insignifiant.

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