MiklMayer.fr

Webtoon : liberté ou illusion ? — entretien avec Kévin Baras

Interviews BD

Auteur et éditeur webtoon chez Ankama Éditions et Allskreen, Kévin Baras développe une vision tranchée et sans compromis de la création. Avec Peau Lisse !, il revendique une liberté totale, loin des normes et des tendances. Dans cet échange, il revient sur le rapport entre format et créativité, et sur les dérives actuelles du webtoon.

Peau Lisse ! propose un univers à la fois drôle et dérangeant. D’où est venue cette idée, et jusqu’où vouliez-vous pousser ce malaise ?

L’envie avec “Peau Lisse !”, c’était de proposer un espace de liberté et de travailler avec des auteurs que j’appréciais. Rien n’était imposé, ni thème, ni restriction.

La première fois que j’ai parlé du projet aux autres, je crois que ça se résumait à : “Je vais faire un fanzine, ça s’appellera Sexe et violence. Tu veux faire un truc dedans ?” Je savais que le titre allait changer mais ça donnait la direction.

J’avais l’impression, qu’en fiction, beaucoup de personnes étaient encore choquées, que ce soit sincère ou par posture, par ces deux choses si présentes dans la vie quotidienne. Il y avait une dissociation entre ce que sont les gens et ce qu’ils veulent renvoyer qui me paraissait très hypocrite.

Après, je n’ai jamais eu l’impression de faire dans le trash. Tout me semblait “normal”. Mais l’idée principale était tout de même plus basique : s’amuser avec les copains.

Vous avez évoqué la volonté de proposer un webtoon qui se démarque des codes coréens. Concrètement, qu’est-ce que vous cherchez à faire différemment ?

Il y a, pour moi, deux webtoons : le concept tel que perçu par le “grand public” et le format.

Le concept coréen est très codifié, le format non. Si on l’envisage en tant que format, on est beaucoup plus libre. Il m’a toujours paru évident que le webtoon était une forme de bande dessinée, comme le franco-belge, le manga ou les comics, par exemple. On peut y raconter n’importe quelle histoire, dans n’importe quel genre mais en lecture verticale.

L’utilisation superficielle de normes pour coller au modèle, pour ressembler visuellement et thématiquement à ce qui se fait me semble totalement dénuée de réflexion créative. Comme c’est d’ailleurs souvent le cas pour d’autres formats avec les innombrables copies de Shonen ou de comics superhéroïques. L’important, c’est de s’approprier le format et d’en donner sa version.

En tant qu’éditeur Webtoon chez Ankama Éditions / Allskreen, qu’est-ce que vous regardez en premier dans un projet : le concept, le potentiel visuel… ou sa capacité à tenir sur la durée ?

Le concept est évidemment très important et sera le premier atout d’un projet. Sa cohérence d’ensemble et son traitement sont primordiaux. La durée ne m’intéresse pas, je suis plutôt adepte de la concision. Diluer une histoire, ce n’est jamais bon. Les personnages viennent directement après le concept. Il faut qu’ils soient construits et crédibles. C’est à travers eux que passe l’émotion de ce qui est raconté. Et ce sont eux qui embarqueront le lecteur ou non.

chewbacca par Baras

Le format webtoon impose souvent un rythme très codifié (lecture mobile, cliffhangers…). Est-ce que cela limite la créativité ou, au contraire, la stimule ?

Le format vertical peut apparaître comme un frein – et de fait, c’est une contrainte technique- mais il permet aussi d’essayer de nouvelles choses. Il est plus facile de surprendre le lecteur avec un défilement vertical que lorsqu’il est face à deux pages papier. On peut également jouer avec le rythme d’une manière différente.

Pour ce qui est des cliffhangers, c’est inhérent au format feuilletonnant et un mécanisme, je pense, bien établi dans l’esprit des lecteurs et des scénaristes. Ca existait déjà au 19ème avec les romans-feuilletons et ça continue dans les revues BD hebdos comme Spirou ou 2000 AD. Je ne pense pas qu’il s’agisse ici d’une contrainte ou d’un élément stimulant.

Mais comme je l’ai dit précédemment, il me semble qu’il faut épurer au maximum ce qu’on pense être le webtoon et ses codes afin de se concentrer sur le format.

Vous travaillez sur des projets liés à des univers existants. Est-ce plus difficile de créer dans un cadre déjà défini que de partir de zéro ?

Il est plus facile de créer dans un univers établi car le cadre est déjà posé, le monde et ses règles existent. Il ne reste plus qu’à jouer avec. Cela demande moins de travail et on peut rebondir sur des événements passés, construire sur le lore. Rien n’empêche d’apporter sa touche, ses thématiques, ses influences. L’important étant de les adapter à l’univers en question.

Avec votre double casquette auteur / éditeur, avez-vous parfois l’impression de penser vos projets “comme un éditeur” avant même de les créer ?

Ce qui est sûr, c’est que je pense davantage mes projets aujourd’hui. J’en suis venu à la conclusion que la structuration claire et solide d’un projet est vraiment cruciale. Comme en dessin, on pose la ligne de force, les formes brutes, la silhouette globale et on affine par la suite.

Il faut une idée directrice de laquelle on ne dévie pas. Ca peut paraître évident mais il y a énormément de projets qui naviguent à vue. C’est de la pré-production, un travail “invisible” mais qui est primordial. Ça ne veut pas dire que le résultat est forcément bon mais il est au moins en accord avec l’idée première.

Est-ce que le modèle français du webtoon peut réellement trouver sa place face aux grandes plateformes internationales aujourd’hui ?

Non. Pas s’il décide de les concurrencer sur leur terrain.

J’en reviens à mon cheval de bataille et à la différence concept / format. Le marché du webtoon est noyé par la surproduction et des centaines d’œuvres qui se ressemblent pour beaucoup. La tendance actuelle est de vouloir “créer des IP” en webtoon pour pouvoir les développer ailleurs, ce qui est complètement idiot et se résume à de la pensée magique. On veut créer des licences pour pas cher et en peu de temps. En plus d’être le niveau 0 de la créativité, c’est du “court-termisme”.

À mon sens, il faut se concentrer sur un travail de qualité, original et personnel. C’est évidemment plus facile à dire qu’à faire mais j’ose croire que c’est la qualité qui fait la longévité et le succès.

Accès Premium
Plus de BD, moins de pub
2€/mois - 20€/an
Espace commentaires
Aucune réaction
Soyez le premier à prendre la parole.

Réagir à cet article

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *.

Mikl Mayer

GRATUIT
VOIR