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Cavalier seul

Couverture de Cavalier seul

Les Aventures de Lucky Luke d’après Morris — Tome 5

Cavalier seul

Daniel Pennac, Tonino Benacquista et Achdé

Éditeur : Lucky Comics

Sortie originale : 26 octobre 2012

4/5

Publié en 2012, Cavalier seul sépare les quatre Dalton et permet à chacun de tenter sa propre méthode pour devenir millionnaire. Daniel Pennac et Tonino Benacquista utilisent cette compétition familiale pour interroger avec humour la frontière entre criminalité, politique et réussite économique. Une aventure inventive qui renouvelle efficacement les célèbres bandits, même si Lucky Luke y devient presque secondaire.

Les Dalton se séparent enfin

Après un nouvel échec provoqué par Joe, William, Jack et Averell contestent ouvertement son autorité. Les quatre frères décident alors de partir chacun de leur côté : le premier à réunir un million de dollars deviendra le nouveau chef.

Cette séparation constitue une excellente idée. Habituellement, les Dalton fonctionnent comme un groupe organisé autour de la colère de Joe, de la bêtise d’Averell et de deux frères intermédiaires moins développés.

Pennac et Benacquista brisent cette mécanique pour observer ce que chacun peut accomplir individuellement. La compétition révèle leurs différences tout en confirmant qu’ils restent profondément liés les uns aux autres.

William et Jack trouvent enfin une personnalité

William et Jack souffrent généralement de leur position entre Joe et Averell. Ils participent aux évasions et aux disputes sans posséder un caractère aussi immédiatement identifiable que leurs deux frères.

Cavalier seul leur offre enfin une véritable fonction. L’un exploite le monde des jeux d’argent, tandis que l’autre utilise la politique pour accéder légalement au pouvoir.

Leur réussite montre qu’ils ne sont pas aussi incapables que Joe le prétend. Dès qu’ils échappent à son autorité, ils deviennent même plus dangereux, car ils comprennent comment utiliser les institutions plutôt que les affronter directement.

Averell devient entrepreneur

Sans véritable projet criminel, Averell transforme son obsession pour la nourriture en activité commerciale. Son succès repose moins sur une stratégie élaborée que sur son enthousiasme et son instinct.

Cette partie constitue l’une des plus amusantes de l’album. Le Dalton considéré comme le plus stupide devient paradoxalement celui dont la réussite paraît la plus honnête et la plus naturelle.

Les auteurs utilisent son parcours pour caricaturer les chaînes de restauration, les recettes transformées en produits commerciaux et la création rapide d’un empire économique. Averell reste naïf, mais cette naïveté lui permet de comprendre les désirs du public mieux que ses frères.

Joe prisonnier de son propre modèle

Contrairement aux autres Dalton, Joe refuse de modifier ses méthodes. Il continue à braquer des banques, persuadé que le véritable crime doit nécessairement passer par la violence et l’illégalité.

Son obstination devient particulièrement comique lorsqu’il découvre que ses frères gagnent davantage d’argent que lui sans être immédiatement poursuivis. Joe reste le seul bandit traditionnel d’une famille devenue moderne.

Le personnage apparaît presque dépassé par l’évolution du capitalisme. Là où ses frères utilisent les casinos, les élections ou le commerce, il reste attaché à un modèle criminel spectaculaire mais peu rentable.

Une satire efficace de la réussite américaine

L’album repose sur une idée particulièrement juste : certaines méthodes légales permettent de s’enrichir aussi rapidement qu’un braquage, tout en bénéficiant de la protection des institutions.

William manipule les jeux, Jack détourne la politique et Averell développe une entreprise commerciale. Tous accumulent de l’argent sans que Lucky Luke puisse les arrêter aussi facilement que lorsqu’ils attaquent une banque.

Pennac et Benacquista détournent ainsi le rêve américain. La réussite financière ne prouve ni l’honnêteté ni le mérite ; elle peut simplement transformer un criminel en personnage respectable.

Cette satire demeure légère, mais elle donne à l’album une véritable profondeur. Les Dalton changent de méthode sans nécessairement changer de morale.

Lucky Luke contraint de sortir du cadre

Face à des Dalton protégés par leur réussite sociale, Lucky Luke découvre les limites de la loi qu’il défend habituellement. Il sait que leurs méthodes sont malhonnêtes, mais ne dispose pas toujours des moyens juridiques nécessaires pour intervenir.

Cette situation oblige le cow-boy à employer des procédés plus ambigus. Pour rétablir l’équilibre, il doit lui-même franchir momentanément la frontière entre légalité et illégalité.

L’idée est intéressante, car elle fragilise la position morale du personnage. Lucky Luke agit pour empêcher les Dalton de nuire, mais ne peut plus se contenter d’appliquer mécaniquement la loi.

Le scénario ne développe pas complètement cette contradiction. Elle suffit néanmoins à offrir au héros une difficulté plus originale qu’un simple duel ou une nouvelle évasion.

Lucky Luke passe derrière ses adversaires

Le titre semble désigner le cow-boy solitaire, mais ce sont surtout les Dalton qui font cavalier seul. Leurs parcours parallèles occupent naturellement l’essentiel du récit.

Lucky Luke les poursuit, observe leur réussite et cherche le moyen de les arrêter. Il reste indispensable à la résolution, mais ne constitue pas le véritable moteur de l’aventure.

Ce retrait n’est pas nécessairement un défaut, tant les Dalton supportent efficacement le récit. Il réduit cependant la place de Jolly Jumper et prive l’album d’une partie des dialogues ironiques habituellement associés au héros.

Une construction dynamique mais fragmentée

L’alternance entre les quatre frères permet de maintenir un rythme soutenu. Chaque parcours développe son propre univers et sa propre forme de satire.

Cette structure entraîne aussi une certaine dispersion. Les différentes trajectoires ne possèdent pas toutes la même force et certaines réussites financières paraissent particulièrement rapides.

La réunion finale redonne une unité au récit en rappelant que la compétition ne peut effacer les rapports familiaux. L’intervention de Ma Dalton conclut logiquement cette guerre de succession et replace Joe dans son rôle historique.

Achdé différencie parfaitement les quatre frères

Le dessin d’Achdé tire pleinement parti de la séparation des Dalton. Leurs tailles et leurs silhouettes ne servent plus seulement à composer une file comique : elles accompagnent désormais quatre comportements différents.

Les environnements associés à chaque frère permettent également de varier les décors entre banques, casinos, rassemblements politiques et restaurants. L’album conserve ainsi une grande lisibilité malgré ses nombreux changements de lieu.

Achdé reste fidèle au style de Morris tout en donnant à chaque parcours une énergie particulière. Son travail contribue fortement à faire exister William et Jack au-delà de leur position habituelle dans la fratrie.

En résumé

Cavalier seul renouvelle intelligemment les Dalton en les séparant et en donnant enfin une véritable personnalité à chacun. Daniel Pennac et Tonino Benacquista construisent une satire amusante de la réussite économique, de la politique et de la frontière parfois fragile entre richesse légale et criminalité. Averell se révèle particulièrement savoureux en entrepreneur involontaire, tandis que Joe reste prisonnier de ses méthodes traditionnelles. Lucky Luke demeure un peu trop en retrait et la construction se montre parfois fragmentée, mais l’originalité du concept et le dessin maîtrisé d’Achdé font de cet album une réussite solide.

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