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Jesse James

Couverture de Jesse James

Lucky Luke — Tome 4

Jesse James

René Goscinny et Morris

Éditeur : Dargaud

Sortie originale : 1 juillet 1969

5/5

Jesse James veut devenir le Robin des Bois de l’Ouest en volant les riches pour donner aux pauvres. Comme il se considère lui-même comme pauvre, il conserve naturellement tout le butin. À partir de ce raisonnement absurde, Goscinny et Morris construisent une brillante satire de la légende romantique des hors-la-loi.

Un bandit qui écrit lui-même sa légende

Jesse James ne veut pas seulement s’enrichir : il souhaite être admiré. Passionné par le personnage de Robin des Bois, il cherche à présenter ses attaques comme des actes de justice sociale.

Goscinny démonte immédiatement cette posture. Jesse affirme défendre les plus pauvres, mais utilise surtout ce discours pour justifier ses crimes et flatter son ego. Son idéal héroïque ne résiste jamais à son intérêt personnel.

Le personnage devient ainsi une caricature très moderne de ceux qui transforment leurs actes en récit avantageux. Jesse ne ment pas seulement aux autres : il semble presque croire à la légende qu’il invente autour de lui.

Frank James, criminel et amateur de Shakespeare

Frank James forme un remarquable contraste avec son frère. Obsédé par Shakespeare, il récite des passages de ses pièces dans toutes les situations, y compris lorsque personne ne souhaite les entendre.

Ce gag récurrent aurait facilement pu devenir pesant, mais Goscinny varie suffisamment les citations et les réactions de l’entourage. Les discours de Frank donnent au gang une dimension théâtrale parfaitement adaptée aux ambitions de Jesse.

La culture du personnage ne le rend pourtant ni plus intelligent ni plus moral. Elle sert surtout à donner une apparence noble aux actions d’une bande qui reste motivée par l’argent et la violence.

Cole Younger, le bon sens le plus involontaire

Cole Younger complète le trio avec une personnalité beaucoup plus simple. Il écoute les grandes théories de Jesse et les tirades de Frank sans toujours les comprendre, mais pose parfois les questions les plus pertinentes.

Ses remarques révèlent involontairement les contradictions de ses compagnons. Lorsqu’il cherche à comprendre qui sont exactement les riches et les pauvres, toute la logique de Jesse commence à s’effondrer.

Goscinny lui donne ainsi une fonction proche de celle d’Averell auprès des Dalton. Son apparente naïveté permet de montrer l’absurdité des plans élaborés par les personnages qui se croient plus intelligents.

Nothing Gulch paralysée par la peur

Les frères James et Cole Younger s’installent à Nothing Gulch, une ville dont les habitants sont trop effrayés pour leur résister. Les commerçants acceptent les vols et les humiliations plutôt que de prendre le moindre risque.

Cette lâcheté collective offre plusieurs scènes très drôles, mais elle constitue aussi l’un des thèmes principaux de l’album. La puissance des bandits vient moins de leur nombre que de la peur qu’ils inspirent.

Lucky Luke doit donc convaincre les habitants de se défendre eux-mêmes. Comme dans plusieurs grands albums de la série, le héros ne se contente pas d’arrêter les criminels : il aide une communauté à retrouver le courage nécessaire pour ne plus se soumettre.

Les détectives privés joyeusement ridiculisés

Les représentants de l’agence Pinkerton souhaitent arrêter Jesse James, mais leurs méthodes ne se montrent guère plus efficaces que celles des habitants. Ils sollicitent rapidement Lucky Luke pour accomplir l’essentiel du travail.

Goscinny détourne l’image prestigieuse des grands détectives de l’Ouest. Leurs certitudes professionnelles contrastent avec leur difficulté à obtenir des résultats concrets.

Cette intrigue reste cependant secondaire et les détectives manquent un peu d’épaisseur. Ils servent principalement à lancer Lucky Luke sur la piste des criminels avant de laisser la confrontation centrale se développer.

Lucky Luke contre le pouvoir du récit

Lucky Luke affronte moins Jesse sur le terrain des armes que sur celui de sa réputation. Le bandit veut apparaître comme un héros populaire ; le cow-boy doit révéler l’égoïsme caché derrière cette image.

Le contraste entre les deux hommes est particulièrement fort. Lucky Luke accomplit des actes héroïques sans chercher à obtenir de récompense, tandis que Jesse construit de grands discours pour donner une valeur morale à ses braquages.

Goscinny oppose ainsi le véritable héros à celui qui veut en adopter l’apparence. Cette critique de la fabrication des légendes donne à l’album une profondeur supérieure à celle d’une simple chasse aux bandits.

Une parodie historique particulièrement réussie

Morris donne à Jesse, Frank et Cole des silhouettes immédiatement reconnaissables tout en les intégrant parfaitement à son univers graphique. Les attitudes théâtrales de Jesse et les récitations solennelles de Frank renforcent constamment la satire.

Le dessin excelle également dans les réactions collectives des habitants. Leur peur, puis leur enthousiasme lorsqu’ils commencent à résister, donnent une véritable énergie à Nothing Gulch.

La conclusion fondée sur le goudron et les plumes offre une humiliation parfaitement adaptée aux criminels. Plutôt que de devenir des héros de légende, ils quittent la ville couverts de ridicule.

En résumé

Jesse James est une brillante démolition du mythe du bandit au grand cœur. Jesse transforme son avidité en idéal politique, Frank donne à leurs crimes une dimension shakespearienne et Cole Younger révèle involontairement toutes leurs contradictions. L’intrigue consacrée aux détectives reste un peu secondaire, mais la satire de l’héroïsme, le réveil des habitants de Nothing Gulch et les dialogues remarquables placent l’album parmi les grandes réussites de Goscinny et Morris.

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