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À contre-courant

Couverture de À contre-courant

Luuna — Tome 9

À contre-courant

Jean-David Morvan, Séverine Tréfouël, Nicolas Keramidas et Florence Torta

Éditeur : Soleil

Sortie originale : 11 octobre 2017

4/5

Quatre ans après L’Attrapeur de rêves, Luuna revient pour l’ultime album de sa série. Son voyage dans le temps n’a pas effacé les catastrophes : son village est dévasté, son père tombe sous l’influence de Malsum et la jeune Paumanok doit retrouver Glooscap, son frère jumeau bénéfique, afin de rétablir l’équilibre. À contre-courant doit ainsi accomplir une tâche difficile : conclure une histoire commencée en 2002 tout en démêlant la chronologie bouleversée par les derniers tomes.

Une conclusion attendue pendant quatre ans

Lorsque L’Attrapeur de rêves paraît en 2013, il ouvre une nouvelle voie particulièrement prometteuse. Luuna est revenue au moment de son initiation et possède désormais la possibilité de modifier son propre passé.

Mais il faudra attendre 2017 pour connaître la suite.

Cette longue interruption renforce forcément les attentes autour d’À contre-courant. D’autant qu’il ne s’agit pas simplement d’un nouvel épisode : ce neuvième tome est le dernier album de Luuna, l’intégrale publiée l’année suivante confirmant que les tomes 6 à 9 forment le second cycle.

Jean-David Morvan poursuit donc la direction amorcée dans le tome précédent, avec la collaboration de Séverine Tréfouël. Il ne s’agit plus vraiment de vaincre Unkui comme dans le premier cycle, mais de réparer un équilibre beaucoup plus vaste.

Et, fidèle à la série, cet équilibre passe une nouvelle fois par deux forces opposées.

Malsum et Glooscap : l’éternelle histoire des deux faces

Le principe est parfaitement cohérent avec l’univers de Luuna.

Malsum représente une puissance malfaisante tandis que son frère jumeau Glooscap en constitue le pendant bénéfique. Lorsque le père de Luuna découvre son village ravagé, son désespoir le rend vulnérable à l’influence de Malsum. Luuna doit alors retrouver Glooscap afin de rétablir l’équilibre entre les deux forces.

Difficile de ne pas y voir un écho direct à toute l’histoire de l’héroïne.

Depuis La Nuit des totems, Luuna est elle-même construite autour de cette dualité : le blanc et le noir, la lumière et l’obscurité, la maîtrise et la sauvagerie. Même lorsque la série change de mythologie ou d’époque, elle revient constamment à cette idée.

À contre-courant ne cherche donc pas à inventer une nouvelle philosophie pour sa conclusion.

Il revient au contraire à celle qui accompagne Luuna depuis le début : aucune des deux forces ne peut simplement être supprimée. Il faut trouver un équilibre.

Les Pipintus noirs : une excellente idée

L’une des trouvailles les plus amusantes de l’album vient des Pipintus noirs.

Depuis les premiers tomes, les petits génies constituent la principale respiration comique de la série. Ils accompagnent Luuna, commentent ses aventures et apportent régulièrement une légèreté bienvenue lorsque le récit devient trop dramatique.

Leur offrir des doubles maléfiques est presque évident.

Et pourtant, cela fonctionne.

Ces Pipintus noirs permettent de décliner à une échelle beaucoup plus humoristique le principe de dualité qui gouverne toute la série. Même les personnages les plus comiques possèdent désormais leur reflet obscur. Leur apparition est explicitement au cœur de la quête de Luuna dans le synopsis de l’éditeur.

Nicolas Keramidas s’en donne évidemment à cœur joie avec ces créatures.

Leurs expressions, leurs mouvements et leurs comportements permettent de retrouver cette folie graphique qui a toujours accompagné les séquences consacrées aux petits génies.

La série n’oublie donc jamais complètement de s’amuser, même au moment de tirer sa révérence.

Luuna face à la conséquence de ses propres choix

Mais le véritable intérêt d’À contre-courant se trouve ailleurs.

Depuis le tome précédent, Luuna possède quelque chose qu’elle n’avait jamais eu auparavant : la possibilité d’agir en connaissant l’avenir.

Elle a voulu changer son passé.

Le problème est qu’un passé différent produit nécessairement un présent différent.

La série évite ainsi la facilité qui aurait consisté à utiliser le voyage temporel pour effacer toutes les souffrances des sept premiers albums. Luuna ne peut pas simplement revenir en arrière, prendre les « bonnes » décisions et obtenir une existence parfaite.

Chaque modification entraîne de nouvelles conséquences.

C’est probablement l’idée la plus intéressante de ce dernier cycle. Pendant des années, Luuna a subi une malédiction imposée par les dieux. Désormais, certaines difficultés viennent directement de ses propres décisions.

Elle n’est plus seulement victime de son destin.

Elle en est devenue actrice.

Un scénario malheureusement très chargé

Cette richesse thématique constitue aussi l’une des faiblesses du tome.

Il reste énormément de choses à résoudre.

Malsum, Glooscap, Hekoya, la malédiction, le père de Luuna, les Paumanoks, les conséquences du voyage temporel, les Pipintus noirs et toute la question du nouvel équilibre doivent trouver leur place dans un album d’environ 48 pages.

C’est beaucoup.

Par moments, À contre-courant semble courir après sa propre conclusion.

Les idées s’enchaînent rapidement et certaines auraient mérité plusieurs pages supplémentaires. Après neuf albums et quinze années de publication, on aurait notamment aimé que les personnages puissent davantage respirer avant le dénouement.

Cette précipitation est d’autant plus regrettable que certaines idées sont réellement intéressantes.

La série possède les éléments nécessaires à une conclusion émotionnellement puissante, mais elle privilégie encore souvent l’aventure et les rebondissements au détriment de l’introspection.

C’était déjà parfois le cas dans les albums précédents. Cela devient plus gênant lorsqu’il faut dire définitivement au revoir à Luuna.

Nicolas Keramidas jusqu’au bout

S’il existe un élément qui n’aura pratiquement jamais faibli pendant toute la série, c’est bien le dessin de Nicolas Keramidas.

Quinze ans séparent La Nuit des totems d’À contre-courant, et l’évolution est considérable sans que Luuna ait perdu son identité graphique.

Keramidas conserve ses personnages très expressifs, ses silhouettes dynamiques et cette influence évidente de l’animation. Mais son dessin s’est progressivement enrichi et densifié.

Ce dernier album lui offre en plus un terrain de jeu particulièrement spectaculaire.

La couverture en est un excellent exemple : Luuna nage dans un univers aquatique aux couleurs froides, entourée de créatures et de Pipintus, tandis qu’une immense présence semble se dessiner derrière elle. Après les terres, les forêts, le désert et les cités rencontrées précédemment, l’eau permet à la série de renouveler une dernière fois son identité visuelle.

Keramidas joue avec les mouvements des corps, les cheveux, les bulles et les courants pour donner une véritable sensation de déplacement.

Le titre À contre-courant devient ainsi autant une idée narrative qu’un principe graphique.

Une série qui n’a jamais cessé de parler d’équilibre

Avec le recul, les neuf albums forment un ensemble plus cohérent qu’il n’y paraît.

La série a pourtant énormément changé.

Elle commence comme une aventure initiatique inspirée des cultures amérindiennes. Elle devient ensuite une quête à travers différentes civilisations, bascule vers la vengeance, effectue un saut de plusieurs siècles avant d’introduire le voyage dans le temps.

Sur le papier, Luuna aurait facilement pu perdre son identité.

Mais un thème relie presque tout : l’équilibre.

Luuna possède deux totems. Le bien s’oppose au mal. Les hommes doivent vivre avec la nature. Les esprits interviennent dans le monde des mortels. Chaque action produit une conséquence.

Et le dernier album revient encore une fois à deux frères représentant des forces opposées.

Cette constance donne finalement du sens au titre même du dernier tome. Luuna aura passé toute son existence à lutter contre le courant que d’autres avaient choisi pour elle.

Une conclusion satisfaisante, mais qui aurait mérité davantage d’espace

À contre-courant n’est probablement pas le meilleur album de Luuna.

Il dépend énormément des événements précédents et sa mythologie est devenue beaucoup plus complexe que dans les premiers tomes. Un lecteur revenant dans la série après plusieurs années peut facilement se retrouver perdu parmi les dieux, les transformations et les modifications temporelles.

Mais comme conclusion, l’album possède une qualité essentielle : il reste fidèle à ce que racontait Luuna depuis le début.

Il ne cherche pas à transformer soudainement la série en quelque chose qu’elle n’était pas.

Le dernier voyage parle toujours de nature, d’esprits, de dualité, de choix et d’équilibre.

Il lui manque surtout quelques dizaines de pages.

Un album plus long aurait permis de développer les conséquences émotionnelles du voyage de Luuna et d’offrir davantage d’espace aux personnages qui l’accompagnent depuis tant d’années.

En résumé

À contre-courant clôt Luuna en revenant à son thème fondateur : l’équilibre entre des forces contraires. La recherche de Glooscap, l’influence de Malsum et l’apparition des Pipintus noirs prolongent intelligemment cette dualité tout en apportant de nouvelles situations à l’univers.

Jean-David Morvan et Séverine Tréfouël doivent cependant résoudre énormément d’enjeux en peu de pages, donnant parfois au final une impression de précipitation. Après neuf tomes, la dimension émotionnelle aurait mérité davantage d’espace.

Nicolas Keramidas demeure en revanche remarquable jusqu’à la dernière page. Son dessin énergique et immédiatement reconnaissable aura constitué l’une des grandes forces de la série du début à la fin.

Une conclusion imparfaite mais cohérente, qui referme dignement quinze années d’aventures sans atteindre tout à fait la puissance des meilleurs albums de la série.

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