Death Note
Titre original : Death Note
Avec : Nat Wolff, LaKeith Stanfield, Willem Dafoe
Production / distribution : Vertigo Entertainment, Lin Pictures / Netflix
Durée : 1 h 41
Adaptation : Manga
Sortie : 25 août 2017
Onze ans après les deux adaptations japonaises de Shūsuke Kaneko, Death Note passe entre les mains d’Adam Wingard et de Netflix. Cette fois, l’histoire quitte le Japon pour Seattle : Light Yagami devient Light Turner, Misa devient Mia Sutton et l’intrigue est condensée en seulement 1 h 41. Changer autant de choses n’est pas forcément un problème — Death Notese prête parfaitement à une réinterprétation — mais encore faut-il préserver ce qui rendait l’affrontement entre Light et L aussi fascinant. Et c’est précisément là que cette version commence sérieusement à dérailler.
Light Turner n’est surtout pas Light Yagami
Le changement de nom pourrait être anecdotique si le personnage conservait la personnalité de son modèle. Mais Light Turner n’a pratiquement plus rien du jeune homme froid, brillant et terriblement méthodique imaginé par Tsugumi Ohba et Takeshi Obata.
Nat Wolff incarne plutôt un adolescent marginal, nerveux et émotionnel, qui subit les brimades de ses camarades et découvre soudainement un moyen de se venger. Netflix présente d’ailleurs officiellement cette version comme un lycéen qui utilise le carnet pour exercer lui-même la justice. Le problème est que cette transformation détruit une grande partie du malaise provoqué par le personnage original.
Light Yagami était inquiétant parce qu’il semblait avoir toutes les cartes pour réussir sa vie sans le Death Note. Le pouvoir ne sauvait pas un garçon malheureux : il révélait progressivement l’orgueil monstrueux caché derrière l’étudiant modèle. Light Turner, lui, ressemble davantage à un adolescent qui reçoit beaucoup trop de pouvoir beaucoup trop vite. Ce n’est pas nécessairement un mauvais point de départ pour un autre film, mais c’est beaucoup moins intéressant pour Death Note.
Mia Sutton prend presque la place du véritable Kira
La transformation de Misa en Mia est encore plus radicale. Margaret Qualley ne joue pas une jeune femme fascinée par Kira : Mia devient rapidement une partenaire active de Light et se montre parfois bien plus déterminée que lui à utiliser le Death Note.
Sur le principe, l’idée pouvait être intéressante. Le couple aurait pu permettre au film d’explorer la manière dont un pouvoir absolu corrompt deux adolescents différemment. Mais cette réécriture finit surtout par retirer encore davantage à Light ce qui faisait sa singularité. Là où Light Yagami manipulait presque tout son entourage, Light Turner paraît régulièrement dépassé par la situation qu’il a lui-même déclenchée.
Le résultat est assez étrange : le film qui porte Death Note semble parfois avoir peur de laisser son protagoniste devenir véritablement Kira.
L : une réinvention risquée mais beaucoup plus intéressante
LaKeith Stanfield constitue heureusement l’une des vraies curiosités du film. Son L ne cherche pas à reproduire exactement Kenichi Matsuyama ni le personnage du manga. On retrouve son anonymat, ses sucreries et certaines attitudes familières, mais Stanfield construit une incarnation beaucoup plus nerveuse et physique.
Cette liberté fonctionne plutôt bien au début. L reste suffisamment étrange pour donner l’impression qu’il analyse le monde selon une logique qui lui appartient. Stanfield possède surtout une présence suffisamment forte pour créer immédiatement un contraste avec Nat Wolff.
Le problème arrive lorsque le scénario demande à L d’abandonner progressivement cette maîtrise. Le duel intellectuel devient alors beaucoup plus conventionnel et parfois même physique. Or l’un des grands plaisirs de Death Note était justement de voir deux personnages capables de se battre pendant des heures sans avoir besoin de se frapper.
Ryuk : Willem Dafoe était presque trop évident
S’il existe un choix de casting difficile à contester, c’est Willem Dafoe. Sa voix convient tellement naturellement à Ryuk qu’on pourrait presque croire que Takeshi Obata avait dessiné le personnage vingt-cinq ans plus tôt en prévision du casting. Jason Liles assure quant à lui la présence physique de Ryuk tandis que Dafoe lui prête sa voix.
Visuellement, le film fait également un choix judicieux en évitant de montrer constamment la créature en pleine lumière. Ryuk reste souvent dissimulé dans l’ombre, ce qui masque les limites éventuelles des effets tout en lui donnant une véritable présence horrifique.
Mais son rôle change sensiblement. Le Ryuk original est avant tout un observateur qui donne le Death Note à un humain parce qu’il s’ennuie et souhaite voir ce qui va se passer. Ici, le film le rend plus menaçant et davantage impliqué. Cela fonctionne dans le registre horrifique choisi par Wingard, mais affaiblit l’ironie fondamentale du personnage : Ryuk n’avait pas besoin d’être le diable tentant Light, puisque Light était parfaitement capable de devenir monstrueux tout seul.
Le Death Note devient surtout une machine à morts spectaculaires
Adam Wingard vient du cinéma d’horreur, et cela se voit immédiatement. Les premières utilisations du cahier donnent lieu à des morts graphiques, parfois volontairement excessives, qui rapprochent davantage le film d’un Destination Finalesurnaturel que du thriller cérébral du manga.
Ces séquences possèdent une certaine efficacité visuelle et donnent au film une identité propre. Le problème n’est donc pas leur violence, mais l’espace qu’elles occupent dans un récit de seulement 101 minutes. À force de vouloir montrer ce que le Death Note peut faire physiquement, le film oublie parfois ce qui le rendait réellement terrifiant : la possibilité de tuer quelqu’un simplement en écrivant quelques mots, depuis n’importe où, sans laisser de preuve.
Dans le manga, une page remplie de noms pouvait être plus inquiétante qu’une décapitation. Ici, le film préfère souvent la décapitation.
1 h 41 pour raconter Death Note : forcément, ça court
Le format constitue l’un des problèmes fondamentaux. Les films japonais avaient consacré plus de quatre heures à leur version de l’histoire et avaient déjà dû énormément condenser le manga. Wingard dispose de 101 minutes.
L’enquête avance donc à une vitesse folle. Light doit découvrir le cahier, rencontrer Ryuk, devenir Kira, construire sa relation avec Mia, attirer l’attention de L, affronter celui-ci et conduire l’histoire vers une conclusion complète. Le scénario n’a tout simplement pas le temps de laisser mûrir les raisonnements et les manipulations qui faisaient le sel de l’œuvre originale.
C’est particulièrement dommage parce que Death Note n’a jamais eu besoin d’un rythme frénétique. Voir Light construire un plan complexe puis découvrir que L avait anticipé une partie de ce plan constituait justement le spectacle. Ici, le film court tellement vite qu’il n’a presque jamais le temps d’être intelligent.
Une américanisation qui n’était pourtant pas condamnée à échouer
Déplacer l’histoire aux États-Unis n’est pas en soi une trahison. Les producteurs expliquaient d’ailleurs vouloir conserver la question morale centrale du manga tout en la proposant à un public mondial. Et imaginer comment l’existence de Kira serait perçue dans une société américaine aurait pu donner une véritable raison d’être à cette nouvelle adaptation.
Malheureusement, le changement culturel reste beaucoup moins exploré que la transformation du récit en thriller adolescent horrifique. Seattle sert essentiellement de nouveau décor alors que la notion de justice, la médiatisation de Kira, les réactions de la police et le rapport américain à la peine de mort auraient pu nourrir une réinterprétation passionnante.
C’est peut-être ce qui frustre le plus. Le film prend énormément de libertés, mais pas toujours celles qui auraient permis de raconter quelque chose de réellement nouveau.
Une adaptation qui change beaucoup sans vraiment réinventer
Comparé aux films japonais, ce Death Note illustre parfaitement la différence entre modifier une œuvre et la réinterpréter. The Last Name changeait profondément certains événements mais utilisait ces changements pour préserver le duel psychologique entre Light et L. Le film de Wingard modifie davantage les personnages eux-mêmes et finit par affaiblir le moteur qui faisait fonctionner l’histoire.
Tout n’est pourtant pas à jeter. Wingard possède un véritable sens de l’image, LaKeith Stanfield propose un L intéressant, Margaret Qualley assume pleinement sa version de Mia et Willem Dafoe semble avoir attendu toute sa carrière qu’on lui demande de prêter sa voix à Ryuk. Le film peut même fonctionner comme petit thriller fantastique indépendant.
Mais dès qu’on le confronte à Death Note, le problème devient évident. Il conserve le cahier, Ryuk, Light, L et les règles générales du jeu, mais simplifie tellement les joueurs que la partie devient beaucoup moins passionnante.
En résumé
Le Death Note de 2017 n’est pas catastrophique parce qu’il déplace l’histoire aux États-Unis ou parce qu’il refuse de reproduire le manga case par case. Il l’est surtout lorsqu’il transforme l’affrontement intellectuel entre Light et L en thriller adolescent beaucoup plus conventionnel.
Willem Dafoe offre un excellent Ryuk et LaKeith Stanfield tente une véritable réinterprétation de L, mais Light Turner reste le principal problème : en voulant rendre le personnage plus vulnérable et accessible, le film lui retire une grande partie de ce qui rendait Kira aussi fascinant et terrifiant.
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