Joker : Folie à Deux
Titre original : Joker: Folie à Deux
Avec : Joaquin Phoenix, Lady Gaga, Brendan Gleeson, Catherine Keener
Production / distribution : Joint Effort / Warner Bros. Pictures
Durée : 2 h 18
Adaptation : Comics
Sortie : 2 octobre 2024
Après le triomphe de Joker, Todd Phillips aurait facilement pu transformer Arthur Fleck en véritable prince du crime et offrir au public l’ascension criminelle attendue. Il choisit presque exactement l’inverse. Joker : Folie à Deux retrouve Arthur enfermé à Arkham, dans l’attente de son procès, et transforme sa rencontre avec Lee Quinzel en étrange mélange de drame carcéral, film de procès, romance et comédie musicale. L’idée est audacieuse. Le résultat, lui, donne souvent l’impression d’un film qui refuse tellement d’être la suite attendue qu’il oublie parfois d’être une bonne suite.
Arthur Fleck après le Joker
Le premier film racontait une transformation. Le second commence après celle-ci et pose une question finalement assez intéressante : Arthur Fleck est-il réellement le Joker, ou le Joker est-il devenu un personnage que les autres ont projeté sur Arthur ?
Joaquin Phoenix retrouve immédiatement la fragilité physique du personnage. Arthur semble même encore plus diminué qu’en 2019, comme si l’euphorie des dernières scènes du premier film s’était évaporée pour ne laisser derrière elle qu’un homme enfermé, médicamenté et observé par tous. Phoenix reste impressionnant, notamment lorsqu’il passe d’un Arthur presque effacé à cette posture beaucoup plus assurée dès que le Joker reprend symboliquement le dessus.
C’est aussi là que le film prend son plus grand risque. Ceux qui attendaient de voir Arthur devenir progressivement le grand criminel de Gotham découvrent un récit qui s’intéresse davantage à l’homme prisonnier de son propre mythe qu’au développement de ce mythe. Todd Phillips refuse délibérément de donner au public la trajectoire la plus évidente. Cette idée peut être défendue ; encore aurait-il fallu que les 2 h 18 qui l’entourent soient constamment aussi passionnantes.
Lady Gaga : une Harley Quinn réinventée… mais sous-exploitée
Transformer Harley Quinn représentait également un pari intéressant. Lee n’est plus la psychiatre Harleen Quinzel qui tombe amoureuse de son patient. Elle rencontre Arthur à Arkham et apparaît surtout fascinée par le personnage public qu’il est devenu.
Lady Gaga convient parfaitement à cette réinterprétation. Son regard, sa voix et son rapport très physique à Phoenix permettent immédiatement de comprendre pourquoi Arthur voit en elle quelqu’un capable de partager son univers. Le problème est que le film semble avoir une excellente idée de ce que Lee représente, mais beaucoup moins de ce qu’il veut faire d’elle comme personnage.
La relation aurait pu devenir le véritable centre du film : deux individus qui entretiennent mutuellement leur fantasme jusqu’à ne plus distinguer l’amour de la projection. Quelques scènes atteignent réellement cette dimension, mais Lee reste étonnamment secondaire. C’est d’autant plus frustrant que la rencontre entre Phoenix et Gaga semblait offrir au film son principal élément neuf.
Oui, c’est une comédie musicale… mais pas vraiment celle qu’on pouvait imaginer
Le choix le plus commenté reste évidemment celui des chansons. Folie à Deux n’ajoute pas simplement quelques morceaux : la musique devient régulièrement le moyen par lequel Arthur et Lee transforment mentalement une réalité sordide en spectacle hollywoodien. Le film utilise notamment des standards préexistants plutôt qu’une partition entièrement composée comme dans une comédie musicale traditionnelle.
Sur le papier, c’est probablement l’une des meilleures idées possibles pour cette version du Joker. Arthur rêvait déjà de spectacle et de reconnaissance dans le premier film. Faire de son imaginaire une scène sur laquelle il peut enfin devenir la vedette paraît parfaitement cohérent.
Visuellement, certaines séquences sont magnifiques. Lawrence Sher retrouve la superbe photographie du premier film et les fantasmes musicaux permettent soudain aux couleurs, aux lumières et aux décors de s’affranchir de la grisaille d’Arkham.
Mais leur accumulation finit par devenir répétitive. Plusieurs chansons semblent interrompre une scène plutôt que la prolonger, et le film reste curieusement sage dans ses numéros. Pour une comédie musicale consacrée au Joker et à Harley Quinn, Folie à Deux manque parfois singulièrement de folie.
Arkham, le tribunal… et beaucoup d’immobilité
C’est sans doute le principal problème du film. Une immense partie de Folie à Deux se déroule entre Arkham et le tribunal. Le premier Joker accompagnait Arthur dans Gotham et faisait progressivement de la ville une cocotte-minute. Cette fois, l’espace se referme.
Ce choix possède évidemment un sens : Arthur est littéralement prisonnier et son procès l’oblige à revenir sur ce qui s’est produit auparavant. Mais il entraîne également une structure extrêmement statique. Plusieurs personnages du premier film reviennent essentiellement pour témoigner, ce qui pousse parfois la suite à commenter directement son prédécesseur plutôt qu’à construire une nouvelle histoire.
Les séquences musicales sont alors chargées de fournir l’évasion que le récit réel refuse à Arthur. Le principe est cohérent, mais il produit un étrange paradoxe : un film qui ne cesse de chanter son désir de liberté tout en restant dramatiquement enfermé pendant plus de deux heures.
Une suite qui semble vouloir corriger la lecture du premier film
C’est probablement l’aspect le plus intéressant — et le plus controversé — de Folie à Deux. Après 2019, Arthur Fleck était devenu pour certains spectateurs une figure de révolte, parfois bien davantage que ce que le premier film semblait explicitement revendiquer. Cette suite s’intéresse directement à cette fascination : Arthur possède désormais des admirateurs qui aiment le Joker sans nécessairement s’intéresser à l’homme derrière le maquillage. Plusieurs critiques ont d’ailleurs interprété le film comme une réflexion sur le culte construit autour du personnage après le premier volet.
Lee elle-même participe à cette logique. Ce qui fascine n’est pas nécessairement Arthur, mais l’image qu’il peut produire.
L’idée est assez brillante parce qu’elle permet à Todd Phillips de confronter son propre succès. Le problème est que le film paraît parfois tellement préoccupé par cette réponse qu’il devient presque un commentaire de Joker plutôt qu’une histoire autonome.
C’est une suite qui demande constamment : « Qu’avez-vous vu dans le premier film ? » La question est passionnante. Mais pendant 138 minutes, on aimerait parfois qu’elle en pose également de nouvelles.
Joaquin Phoenix reste extraordinaire, mais il ne peut plus créer la surprise
Joaquin Phoenix demeure irréprochable. Il chante volontairement avec la voix d’Arthur plutôt qu’en cherchant une perfection technique, retrouve ce rire douloureux et conserve cette capacité étonnante à modifier complètement son personnage par sa posture.
Mais il souffre presque de sa propre performance de 2019. Le premier film permettait de découvrir progressivement Arthur ; cette fois, nous connaissons déjà ses gestes, ses danses, sa voix et son corps. Phoenix approfondit son personnage sans pouvoir reproduire l’effet de découverte.
Lady Gaga aurait justement pu devenir son véritable contrepoint et déplacer le centre de gravité du film. Lorsqu’ils partagent pleinement l’écran, cette nouvelle dynamique fonctionne. Mais le scénario revient constamment vers Arthur et laisse finalement Gaga moins présente que ce que la promotion pouvait laisser imaginer, une frustration également relevée par plusieurs critiques à la sortie.
L’un des échecs commerciaux les plus étonnants pour une suite récente
Le contraste avec le premier film est spectaculaire. Warner Bros. rappelle que Joker avait dépassé le milliard de dollars de recettes mondiales. Folie à Deux, malgré l’association Joaquin Phoenix–Lady Gaga, n’a jamais retrouvé un phénomène comparable.
En France, le film a dépassé de justesse le million d’entrées, terminant à 1 018 724 spectateurs. Aux États-Unis, sa carrière s’est rapidement essoufflée : les données recensées par AlloCiné/CBO montrent environ 37,7 millions de dollars lors de sa première période d’exploitation, puis seulement 7 millions lors de la suivante.
L’accueil fut lui aussi nettement plus froid : AlloCiné affiche une moyenne spectateurs de 2,2/5. Le premier Joker avait transformé une proposition atypique en phénomène populaire ; sa suite réussit presque l’expérience inverse, en utilisant cette liberté pour réaliser un film volontairement beaucoup moins conciliant.
Une vraie prise de risque qui ne suffit pas à faire un grand film
Il serait facile de reprocher à Folie à Deux de ne pas être Joker 2 tel qu’on pouvait l’imaginer. Ce serait pourtant passer à côté de sa principale qualité. Todd Phillips aurait pu reproduire la formule, augmenter la violence, offrir davantage de Gotham et conduire progressivement Arthur vers Batman. Il ne fait pratiquement rien de tout cela.
Cette audace mérite d’être reconnue. Le mélange entre procès, prison, romance et comédie musicale possède une vraie personnalité. La photographie reste superbe, Phoenix impressionnant et Gaga apporte quelque chose de suffisamment différent pour justifier son introduction.
Mais être imprévisible ne suffit pas. Le film tourne trop longtemps autour des mêmes idées, ses chansons n’exploitent pas complètement leur potentiel et Lee reste trop peu développée. Là où Joker avançait inexorablement vers sa transformation, Folie à Deux semble parfois hésiter entre analyser, contredire et déconstruire ce que son prédécesseur avait créé.
En résumé
Joker : Folie à Deux est bien plus intéressant que ne le laisse penser sa réputation catastrophique, mais nettement moins réussi que son prédécesseur. Todd Phillips prend de vrais risques en transformant la suite d’un immense succès en drame carcéral et judiciaire ponctué de chansons, et certaines idées autour du mythe du Joker sont passionnantes.
Joaquin Phoenix reste remarquable et Lady Gaga constitue un excellent choix malheureusement sous-exploité. Trop long, répétitif et parfois prisonnier de son désir de déconstruire le premier film, Folie à Deux demeure une curiosité audacieuse plutôt qu’une grande réussite.
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